LUPA KRYSTIAN (1943- )

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Le metteur en scène polonais Krystian Lupa est né en Silésie en 1943. Ce n'est qu'assez tardivement, vers trente ans, qu'il se consacre au théâtre. En effet, il étudie d'abord pendant six ans les arts graphiques à l'académie des Beaux-Arts de Cracovie. Son intérêt pour le dessin ne le quittera jamais et continue de jouer un grand rôle dans la préparation de ses spectacles. Diplômé de gravure en 1969, il se tourne ensuite vers le cinéma, et s'inscrit à l'école du film de Lodz. C'est là qu'il réalise ses premières scénographies, pour le théâtre Cytrina, avant de suivre quatre ans d'études de mise en scène à l'institut d'art dramatique de Cracovie, dont il sort diplômé en 1978.

Krystian Lupa commence sa carrière de metteur en scène au théâtre Norwid de Jelenia Gora, dans les Sudètes, tout en travaillant occasionnellement au Stary Teatr de Cracovie. Durant cette première période, il est très influencé par Tadeusz Kantor (son « maître », avec le cinéaste Andrei Tarkovski), tout en esquissant les grands axes de sa recherche théâtrale autour de l'exploration de l'intériorité et des structures cachées de la conscience (Lupa est un grand lecteur de Jung). Son répertoire est alors celui des grands dramaturges polonais du xxe siècle, au premier rang desquels Witkiewicz – qui est au cœur de son travail avec la troupe de Jelenia Gora et dont il monte plusieurs pièces – ainsi que Wyspianski ou Gombrowicz (Yvonne, Princesse de Bourgogne, 1978, et surtout Le Mariage, 1984). Krystian Lupa réalise également deux spectacles qu'il a entièrement conçus : Le Dîner (1979) et La Chambre transparente (1980). Mais c'est sans doute Cité de rêve, spectacle qu'il crée au Stary Teatr en 1985, à partir de l'unique roman du dessinateur autrichien Alfred Kubin, L'Autre Côté, qui constitue le point culminant de son travail durant cette période. Son adaptation de ce récit fantastique qui relate l'histoire de l'Empire du rêve, sa décomposition et sa chute, a sans doute été, de son propre aveu, sa tentative la plus risquée d'exploration de l'irrationnel.

Ce spectacle marque aussi la fin de son travail à Jelenia Gora et son établissement à Cracovie, où il est nommé metteur en scène permanent au Stary Teatr. Là, il consacre également beaucoup de son temps à l'enseignement de la mise en scène à l'institut d'art dramatique. Son travail théâtral connaît alors un tournant : s'il ne renonce pas à la mise en scène d'œuvres proprement dramatiques, comme celles de Tchekhov, Genet, Reza ou Schwab (Les Présidentes, 1999), ce sont des œuvres appartenant à la littérature romanesque, et tout particulièrement autrichienne, qui deviennent son matériau de prédilection. Il adapte ainsi et met en scène, successivement, Musil (Les Rêveurs, 1988, et Esquisses de l'homme sans qualités, 1990), Dostoïevski (Les Frères Karamazov, 1991, repris en 2000), Rilke (Malte, ou le Triptyque de l'enfant prodigue, 1992), Thomas Bernhard (La Plâtrière, 1992 ; Emmanuel Kant et Ritter, Dene, Voss, 1996 ; Extinction, 2001, Perturbation, 2013), et Hermann Broch (Les Somnambules, 1995 et 1998).

C'est donc véritablement en tant que créateur de théâtre complet que Krystian Lupa s'est imposé : concepteur d'adaptations ; plasticien (il signe lui-même les scénographies et les lumières de ses spectacles) qui montre un sens aigu de l'espace scénique et qui a le don de créer des instants où le temps semble se figer pour laisser place à une image presque picturale ; grand directeur d'acteurs, enfin. Les deux adaptations, Les Somnambules et Les Frères Karamazov, qu'il a présentées à Paris, au théâtre de l'Odéon, en 1998 et 1999, témoignent de sa maîtrise théâtrale et de la spécificité de son esthétique.

Procès, d’après F. Kafka, mise en scène de K. Lupa

Photographie : Procès, d’après F. Kafka, mise en scène de K. Lupa

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Crédits : Natalia Kabanow © Nowy Teatr

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Dans des spectacles qui peuvent durer deux ou trois soirées, plutôt que chercher à illustrer l'œuvre romanesque, Lupa élabore un nombre relativement restreint de séquences. À partir de ces fragments, il semble condenser – grâce à un long travail préparatoire avec les comédiens portant en particulier sur la construction des personnages – ce qui se joue dans et surtout derrière la narration, et en particulier le cheminement spirituel des personnages. Dans des espaces scéniques souvent placés visuellement à distance du spectateur (à l'aide d'un panneau de tulle, par exemple), et qui apparaissent dans une lumière généralement faible et des teintes peu éloignées du noir et blanc, c'est une durée particulière que le travail sur le rythme du spectacle installe. Un temps ralenti qui vise – parfois à la limite d'un rapport hypnotique avec le spectateur – à traduire dans le déroulement de l'action scénique, généralement concentrée autour de moments de crises (identitaires, historiques, métaphysiques), le temps intérieur des personnages.

À travers ces particularités esthétiques, c'est une recherche théâtrale sur l'intériorité, les frontières de l'individualité, la spiritualité et les questions éthiques que présentent les spectacles de Krystian Lupa, comme on le voit encore avec Factory 2 (2010) et La Salle d’attente, d’après Lars Noren (2012). Un « théâtre de la révélation », pour reprendre le titre d'un de ses textes des années 1980, espace expérimental d'exploration de l'insaisissable de la vie psychique et des structures cachées de la condition spirituelle de l'homme moderne.

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  • : pofesseur en études théâtrales à l'université Paris-Nanterre, unité de recherche HAR - Histoire des arts et des représentations

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Pour citer l’article

Christophe TRIAU, « LUPA KRYSTIAN (1943- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/krystian-lupa/