GOBINEAU JOSEPH ARTHUR DE (1816-1882)

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Le peintre des âmes énergiques

Pendant son séjour à Athènes (1867-1868), trouvant sa vocation de conteur, Gobineau devient un maître de la nouvelle dont il a jadis donné un modèle dans Mademoiselle Irnois (1847). Moins que fiction dramatique, la nouvelle est pour lui le récit d'une aventure vécue. Il a retenu la leçon de Stendhal chez qui l'élément essentiel de la création littéraire est le « petit fait vrai » autour duquel la rêverie s'organise. Le titre même de Souvenirs de voyage, qu'il donne au recueil rassemblant en 1872 Le Mouchoir rouge, Akrivie Phrangopoulo et La Chasse au caribou, est significatif : les deux premières nouvelles sont des choses vues en Grèce, la troisième emprunte sa donnée à une mission à Terre-Neuve en 1859. De même, les Nouvelles asiatiques (1876), écrites pendant son ambassade à Stockholm, lui sont suggérées par la nostalgie de la Perse. Ces nouvelles, par l'observation aiguë dont elles témoignent, sont de véritables documentaires : Gobineau excelle à saisir sur le vif les types populaires de Corfou, de Naxos ou de Téhéran, à les décrire sans pittoresque excessif, en moraliste classique.

La même pénétration psychologique se retrouve dans Adélaïde (1869), étude impitoyable d'une rivalité amoureuse qui dresse l'une contre l'autre une mère et sa fille également passionnées.

Ces nouvelles expriment une conception pessimiste de l'univers – celle de l'Essai – renforcée encore par la défaite de 1870 où Gobineau a vu la justification de son « humeur noire ».

Telle est aussi la philosophie des Pléiades (1874), illustration de la théorie des « fils de roi » égarés dans un monde de sots, de brutes et de coquins. Il a manqué à Gobineau, pour être un grand romancier, l'art de l'expression : il compose et écrit avec maladresse. Mais la désinvolture du ton, l'ironie toujours présente, l'émotion contenue, la singularité des héros qu'anime son cœur de misanthrope permettent de rapprocher Les Pléiades de La Chartreuse de Parme.

Gobineau termine sa carrière par La Renaissance (1877). Avec autant de vigueur que le Lorenzaccio de Musset, ces « scènes historiques » évoquent l'Italie renaissante autour des « fils de roi » que furent Savonarole, César Borgia et surtout Michel-Ange auquel Gobineau prête sa propre amertume devant l'injustice du destin. C'est du reste à Turin qu'il mourut le 13 octobre 1882, et qu'il est enterré.

Au total, l'œuvre de Gobineau, malgré son insuccès initial, semble promise à de belles revanches, justement parce qu'il n'a pas cédé aux modes de son temps : alors que ses contemporains se partageaient entre le réalisme brutal, le clinquant parnassien et l'imagerie symboliste, il a su nourrir ses derniers livres, en « Titan indigné » comme il disait, des expériences d'une vie active dont il a vaillamment supporté les épreuves.

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  • : professeur émérite à la faculté des lettres et sciences humaines de Paris

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Pour citer l’article

Jean GAULMIER, « GOBINEAU JOSEPH ARTHUR DE - (1816-1882) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/joseph-arthur-de-gobineau/