INGÉNIEUR ET ARCHITECTE

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Des hybrides d'un nouveau genre

La multiplication des figures d'architecte-ingénieur participe de la même tendance de fond. Elle est en effet rendue possible par la porosité croissante de la frontière entre les deux professions. La personnalité la plus connue est sans conteste celle de Santiago Calatrava, dont l'œuvre explore les frontières mouvantes existant entre architecture et ingénierie. De Zurich à New York en passant par Lyon-Satolas (auj. Lyon-Saint-Exupéry) dans les années 1990, il est symptomatique que la gare de chemin de fer, ce symbole de la juxtaposition parfois conflictuelle des compétences de l'architecte et de l'ingénieur au xixe siècle, avec son bâtiment voyageurs en pierre de taille et sa halle métallique tournant le dos à l'histoire des styles, soit devenue l'un de ses programmes fétiches. Elle lui permet d'explorer les effets plastiques qui naissent de la confusion entre architecture et structure.

Non sans quelque perversité, Calatrava conçoit en effet l'architecture comme un exercice capable de mettre à mal certains présupposés de la discipline, telle la distance censée séparer l'espace architectural de la structure. Simultanément, envisagée du point de vue de l'ingénieur, sa démarche n'est pas moins dérangeante. Car tout est surdimensionné dans son œuvre, à des fins d'expressivité, contrairement au principe d'économie structurelle qui gouverne encore la plupart des réalisations d'ingénierie. Ni complètement architecte, ni ingénieur dans l'acception courante du terme, Calatrava fonctionne en réalité à la limite de ces deux domaines, en transgressant, à la façon d'un hérétique, les évidences et les idées reçues.

En retrait de cet itinéraire à la fois spectaculaire et à certains égards discutable, les parcours conjuguant ingénierie et architecture se sont multipliés ces dernières années. En France, un Jacques Ferrier se réclame par exemple de Jean Prouvé, dans des réalisations marquées par un souci de simplicité et de rigueur, comme l'usine des eaux de la S.A.G.E.P. (1998) à Joinville. Totalement différente dans ses présupposés théoriques comme dans ses résultats, la démarche de Rudi Ricciotti n'en est pas moins marquée, elle aussi, par une double formation d'ingénieur et d'architecte qui lui permet d'explorer des solutions structurelles originales, comme dans son projet pour le Centre chorégraphique national d'Aix-en-Provence (2005).

Ces profils hybrides semblent appelés à se développer, ne serait-ce qu'en raison de la multiplication des passerelles entre formations d'ingénieur et d'architecte. En France, de telles passerelles existent depuis plusieurs années entre des établissements comme l'École nationale des ponts et chaussées ou l'École nationale des travaux publics de l'État et les écoles d'architecture. S'achemine-t-on pour autant vers la réunification de professions longtemps séparées ? Il convient de se montrer prudent sur ce point. Car outre l'obstacle que représente, pour des élèves en architecture peu préparés à ce genre d'études, la formation scientifique et technique dispensée aux futurs ingénieurs, d'importantes différences subsistent entre la façon dont les uns et les autres abordent les tâches qui leur incombent.

Pour faire court, disons que le principal défi que doit relever l'architecte consiste à synthétiser des éléments hétérogènes : données programmatiques, éléments de situation territoriale ou urbains, enjeux institutionnels, formes, espaces et matériaux. Bien que l'on ait tenté périodiquement de rationaliser les procédures de projet, la synthèse architecturale obéit très rarement à des critères univoques, susceptibles d'être optimisés. Il en va tout autrement des questions que se pose l'ingénieur. Celles-ci peuvent être généralement décomposées en problèmes plus élémentaires. Il en résulte une attitude plus analytique que synthétique, plus déductive qu'intuitive, proche à de nombreux égards de la démarche scientifique.

Le brouillage des identités auquel on assiste aujourd'hui ne saurait effacer tout à fait ces distinctions. Est-il d'ailleurs souhaitable qu'elles disparaissent ? Si architectes et ingénieurs se sont longtemps regardés « avec plus d'étonnement que de bienveillance », pour reprendre les termes de César Daly, l'étonnement s'est révélé plus d'une fois fécond. Architectes et ingénieurs se sont parfois contrariés, mais leur confrontation a représenté un puissant facteur d'innovation. Il est à souhaiter que leurs relation [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'histoire de l'architecture et des techniques à la Graduate school of design de l'université Harvard, Cambridge, Massachusetts (États-Unis)

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Pour citer l’article

Antoine PICON, « INGÉNIEUR ET ARCHITECTE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ingenieur-et-architecte/