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BACHMANN INGEBORG (1926-1973)

La mort inscrite dans l'œuvre

La dernière décennie de sa vie sera consacrée à un grand projet romanesque auquel elle a commencé à travailler dès 1962, Studie aller möglichen Todesarten (Études sur les différentes façons de mourir). De ce projet, seule « l'ouverture » de la trilogie, Malina, achevé en 1970, paraîtra de son vivant. Au cours de son élaboration, Bachmann change de nombreuses fois d'approche. Après un voyage en Égypte, en 1964, elle s'attaque au premier Todesarten-Roman (publié après sa mort sous le titre de Der Fall Franza/Franza, 1985). L'année suivante, elle écrit des fragments d'un autre roman, Wüstenbuch dont la thématique est étroitement liée à Franza et au discours qu'elle prononcera à l'occasion de la remise du prix Büchner Ein Ort für Zufälle (1963, publié en français dans Berlin, lieu de hasards, 1987). Provocant, bien qu'apparemment apolitique, ce texte évoque indirectement la situation du Berlin des années 1960, en décrivant l'enfermement d'un malade qui vit dans sa chair et dans son âme la décomposition dévastatrice de la ville. Dans ce texte de structure expérimentale, les frontières entre le Moi, l'hôpital et la grande ville s'effacent. Seule règne la violence : celle de la société de consommation naissante, celle des stigmates d'un passé toujours présent.

En 1966, l'écrivain abandonne la rédaction du roman Franza et interrompt son travail sur un autre manuscrit, Requiem für Fanny Goldmann. Au cours des années suivantes, elle achève la rédaction de Malina, écrit plusieurs nouvelles réunies sous le titre de travail générique Wienerinnen (Viennoises) dont certaines paraîtront en 1972 dans le volume Simultan (Trois Sentiers vers le lac, 2006). Le récit – achevé de son vivant – Gier (Avidité) reste dans ses tiroirs, ainsi que les fragments du roman Goldmann/Rottwitz.

Ingeborg Bachmann a laissé un grand nombre de manuscrits, de fragments dont certains ont été publiés à titre posthume, de journaux intimes, et une importante correspondance encore inaccessible au public et aux chercheurs. Leur publication révélera sans doute des facettes encore inconnues de l'œuvre qui, interrompue dans son élan créateur, reste fragmentaire, mais non inachevée ni inaboutie. Car, comme l'écrit Christa Wolf dans sa quatrième conférence des Prémisses d'un récit : Cassandre, « Bachmann est cette Franza du fragment de roman qui n'arrive pas à maîtriser son histoire, sa forme. Qui tout simplement n'arrive pas à transformer son expérience en une histoire présentable, à en extraire une construction artistique. » C'est précisément dans cette impossibilité à mettre dans une forme artistique convenue son projet qu'elle se révèle être un grand écrivain. Son écriture est perpétuelle genèse, utopie d'une littérature impossible.

— Nicole BARY

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Écrit par

  • : directrice de l'association Les Amis du roi des Aulnes, traductrice

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ALLEMAND THÉÂTRE

    • Écrit par Philippe IVERNEL
    • 8 394 mots
    • 2 médias
    ...radiophonique (le Hörspiel) qui donne une originalité à la période : dans Rêves de Günter Eich (1951) aussi bien que dans Le Bon Dieu de Manhattan d'Ingeborg Bachmann (1958), la réalité se fracture et laisse apercevoir une quatrième dimension quand le sujet part en quête de lui-même et d'autrui....
  • AUTRICHE

    • Écrit par Roger BAUER, Jean BÉRENGER, Annie DELOBEZ, Universalis, Christophe GAUCHON, Félix KREISSLER, Paul PASTEUR
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    ...Lavant (1915-1973), Paul Celan (né à Czernowitz, en Bucovine, en 1920, passé à l'« Ouest » par Vienne en 1947 et mort à Paris en 1970), Ingeborg Bachmann (1926-1973), Ernst Schönwiese (1905-1990). Un autre genre caractéristique de l'époque fut la prose poétique où, à côté d'Ingeborg Bachmann,...
  • GROUPE 47

    • Écrit par Pierre GIRAUD
    • 2 698 mots
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    ...célèbre nouvelle Histoire d'un miroir (Spiegelgeschichte), est couronnée en 1952. L'année suivante, la romancière et poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann est distinguée à son tour. Martin Walser reçoit le prix en 1955, Günter Grass en 1958. Sa lecture d'extraits du Tambour (...

Voir aussi