GOTTFRIED DE STRASBOURG (XIIe-XIIIe s.)

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Poète courtois allemand, auteur, en 1210 environ, de Tristan et Isolde. Les éléments biographiques concernant Gottfried de Strasbourg demeurent très pauvres et se réduisent aux suppositions qu'on peut tirer de son long poème, d'ailleurs inachevé et complété ensuite par Ulrich von Turhem et par Heinrich von Freibert ; on ignore même les dates de sa naissance et de sa mort et l'on sait seulement qu'il fut le contemporain de Hartmann von Aue, de Wolfram von Eschenbach et de Walter von Vogelweide.

Le thème de son poème n'était pas nouveau ; de nombreux éléments composants des chants appelés « lais » appartenaient, en effet, au patrimoine des trouvères français. La plus ancienne version est le Tristrem de l'Anglo-Normand Thomas, composé entre 1170 et 1180. Les cinq fragments qu'on a conservés de cette œuvre, soit environ 3 000 vers, évoquent les rendez-vous de deux amoureux dans le jardin, leur séparation après leur surprise par le nain et le roi Marc, le mariage de Tristan avec Iseult-aux-blanches-mains, la mort enfin des deux amants. On connaît deux autres versions de la légende, l'une intitulée La Folie de Tristan et remontant au xiiie siècle, l'autre, Tristan Menestrel, de Gerbert de Montreuil. Aux sources de Gottfried de Strasbourg, il faut encore ajouter le Tristan du poète normand du xiie, Béroul. Il semble cependant que Gottfried se soit inspiré principalement du trouvère Thomas et, en particulier, de la traduction scandinave de son texte (Tristrams Saga), exécutée par le moine Robert pour le roi de Norvège Hakan. Sans doute connaissait-il aussi le Tristan d'Eilhart von Oberg.

Mais quelles que soient ses sources, le poète allemand marque son œuvre d'une empreinte personnelle très forte. Il respecte apparemment l'intégralité de l'histoire : Tristan, fils de Rivolen, roi du Leonois, et de Blanchefleur, sœur du roi Marc de Cornouailles, est voué au malheur. Élevé par Kurvenal, car il a perdu sa mère, il se rend chez son oncle, le roi Marc. Il tue le géant Morholt, beau-frère du roi d'Irlande, mais blessé, abandonné, triste (de là vient son nom), il arrive en Irlande, où la reine le guérit par enchantement et lui confie sa fille, Iseult la blonde, qui est destinée au roi Marc. Chargé de ramener Iseult à son oncle pour leurs épousailles, Tristan boit par erreur le philtre de l'amour qui les enchaîne l'un à l'autre pour toujours. Brangaine, nourrice d'Iseult, se substitue à sa maîtresse pour la nuit de noces et laisse aux amants la joie de s'aimer jusqu'à la découverte de la vérité par le roi jaloux. Tristan, chassé, tente de se consoler auprès d'Iseult-aux-blanches-mains, en Normandie. Blessé, il invoque Iseult, seule capable de le sauver, mais celle-ci oublie de mettre la voile blanche sur le navire qui la conduit près de Tristan. Ce devait être le signe de son arrivée. La voile noire désespère Tristan qui meurt. Iseult s'éteindra à son tour, sur le corps de son amant.

La version de Gottfried de Strasbourg témoigne d'un art et d'une sensibilité poétique profonds. Elle est exempte de toute trace de sauvagerie et de mauvais goût ; l'intrigue n'apparaît plus comme une suite d'épisodes hasardeux et précipités, mais c'est l'amour qui est le nerf du drame. Ainsi le roi Marc n'est-il pas averti fortuitement par le nain Frocin de l'attachement mutuel de Tristan et d'Iseult, comme dans la version scandinave de Thomas ; c'est la jalousie naissante qui le pousse dans le jardin où les amants sont enlacés : « Le roi alla au-devant de sa poignante misère ». Brangaine, de chambrière, devient confidente et amie d'Iseult, comme Kurvenal pour Tristan. L'amour conjugal est discrètement célébré à travers le couple de Germand et de sa femme, sans que la description fine et hardie de la passion l'affadisse.

Le talent du poète transparaît dans toute l'œuvre par des qualités d'exposition, par le choix de motifs qui coulent naturellement dans un ordre clair, par un lyrisme sensible auquel se joignent l'ironie et l'humour, par un profond sens religieux qui donne au poème son caractère moral et idéaliste, par un ample sentiment de la nature qui fait déjà penser aux romantiques, par un style concis et ferme, qui recourt à l'antithèse et à l'allitération.

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Pour citer l’article

Denis COUTAGNE, « GOTTFRIED DE STRASBOURG (XIIe-XIIIe s.) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gottfried-de-strasbourg/