MURNAU FRIEDRICH WILHELM (1888-1931)
Article modifié le
L’un des artistes les plus doués du muet, le réalisateur allemand F. W. Murnau consacra sa carrière à faire du cinéma un art à part entière. Il s’exerçait à regarder le monde comme à travers l’objectif de la caméra. Pour l’auteure de L’Écran démoniaque, Lotte H. Eisner, Murnau a été « le plus grand metteur en scène qu’aient eu les Allemands… Il a créé les images les plus bouleversantes, les plus saisissantes de l’écran allemand ». De son côté, Éric Rohmer voyait dans Tabou (1931) « le chef-d’œuvre de son auteur, le plus grand film du plus grand auteur de films ».
Né le 28 décembre 1888 à Bielefeld en Allemagne, Murnau, de son vrai nom Friedrich Wilhelm Plumpe, a réalisé vingt et un films entre 1919 et 1931, année de sa mort, survenue à l’âge de quarante-deux ans, après un accident d’automobile, à Santa Barbara (Californie), une semaine avant la première de Tabou. Neuf des films de Murnau sont considérés comme perdus, dont ses six premiers ; il n’en existe aucune copie connue. Le cinéaste tourna des chefs-d’œuvre en Allemagne, tels Nosferatu le vampire (1922), Le Dernier des hommes (1924), Faust (1926), ainsi qu’à Hollywood, pour le studio de William Fox (L’Aurore, 1927), et enfin Tabou, en Polynésie, production indépendante distribuée par Paramount en 1931.
Du théâtre au cinéma
Murnau grandit dans un milieu cultivé et suit des études universitaires à Berlin et Heidelberg (philologie, langues, histoire de l’art). Il parle anglais et français couramment. Sans attendre son diplôme, il part étudier à la célèbre école d’art dramatique de Max Reinhardt pour devenir acteur. L’institution fait partie du Deutsches Theater, dirigé par l’imprésario. En dehors de l’école, Murnau joue des petits rôles dans plus de vingt pièces (1912-1914). Il s’oriente vers la mise en scène, sous l’influence de Reinhardt, qui durera toute sa vie. À Berlin, l’une des capitales les plus excitantes de la scène artistique européenne, ses amis proches sont peintres, poètes ou acteurs.
Pendant la Première Guerre mondiale, Murnau sert comme lieutenant dans les tranchées du front russe avant d’être muté comme opérateur radio dans l’aviation. En 1917, son avion se perd en Suisse. Il reste en pays neutre et continue à travailler dans le théâtre. En 1919, il revient à Berlin, où il tourne son premier film, Le Garçon en bleu (Der Knabe in Blau), qui sera perdu, comme le seront les cinq suivants qu’il réalise avec des associés de Reinhardt. Dans La Marche dans la nuit (Der Gang in die Nacht, 1921), son plus ancien film existant, l’utilisation du paysage dans la narration saisit les critiques, qui comparent l’œuvre au meilleur du cinéma suédois.
En 1921, Murnau réalise Nosferatu le vampire(Nosferatu, eine Symphonie des Grauens), qui sort en mars de l’année suivante. Cette œuvre emblématique de ce qu’on appelle, parfois de manière abusive, le cinéma expressionniste allemand est visuellement bien supérieure au Cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene et reste son film le plus montré dans le monde. Murnau y instille l’horreur grâce à d’imprévisibles images qui s’emballent jusqu’au climax. Le fantastique émerge du monde tangible de la nature et des objets. Les surréalistes ont immortalisé un intertitre de ce film, visible seulement dans la version française, en parfait accord avec l’étrangeté de l’image virant au négatif et qui montre le carrosse de Nosferatu entraînant le naïf Hutter dans le fief du vampire : « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » Jean Cocteau, dans Orphée (1950), et Jean-Luc Godard, dans Alphaville (1965), utiliseront le procédé de Murnau pour marquer des transitions similaires.
La séquence où Hutter s’enfuit du château de Nosferatu à travers les Carpathes rappelle la peinture romantique : Caspar David Friedrich est souvent[...]
Accédez à l'intégralité de nos articles
- Des contenus variés, complets et fiables
- Accessible sur tous les écrans
- Pas de publicité
Déjà abonné ? Se connecter
Écrit par
- Janet BERGSTROM : professeure en études cinématographiques à l'université de Californie, Los Angeles (États-Unis)
Classification
Médias
Autres références
-
NOSFERATU LE VAMPIRE, film de Friedrich Wilhelm Murnau
- Écrit par Jacques AUMONT
- 981 mots
- 1 média
Après de brèves études en histoire de l'art et une courte expérience du théâtre (il croise, chez Max Reinhardt, Conrad Veidt et Ernst Lubistch), Murnau (1888-1931) devient cinéaste à plus de trente ans ; il est l'un des piliers du cinéma allemand, choisi par la puissante firme...
-
NOSFERATU LE VAMPIRE (F. W. Murnau), en bref
- Écrit par Joël MAGNY
- 189 mots
- 1 média
Si l'expressionnisme cinématographique est né en 1919 avec Le Cabinet du docteur Caligari, de Robert Wiene, il trouve une manière d'accomplissement avec Nosferatu. F. W. Murnau (1888-1931) le fait passer du simple « jeu » esthétique, à une dimension métaphysique, où se déploie la...
-
ALLEMAND CINÉMA
- Écrit par Pierre GRAS et Daniel SAUVAGET
- 10 273 mots
- 6 médias
...sera le modèle du film d'horreur de l'époque classique. Sans oublier les chefs-d'œuvre de Fritz Lang, comme Les Trois Lumières (Der müde Tod, 1921), et de F. W. Murnau, comme Nosferatu(1922). Ce dernier intègre ces influences en opérant une fusion très personnelle de lyrisme et de réalisme, nimbée... -
CINÉMA (Aspects généraux) - Histoire
- Écrit par Marc CERISUELO , Jean COLLET et Claude-Jean PHILIPPE
- 21 700 mots
- 30 médias
...lasse (c'est la traduction exacte du titre original des Trois Lumières, 1921, de Fritz Lang : Der müde Tod) et de Nosferatu, le vampire (Friedrich Murnau, 1922), ni le portier d'hôtel « possédé » par son uniforme rutilant dans Le Dernier des hommes (Der letzte Mann, Murnau, 1924) ne peuvent... -
CINÉMA (Réalisation d'un film) - Photographie de cinéma
- Écrit par Joël MAGNY
- 4 336 mots
- 6 médias
Pourtant, certains cinéastes, tel Murnau (et son principal chef opérateur, Karl Freund), sauront transposer de façon convaincante les principes dramatiques de la lumière expressionniste dans des décors naturels (certains plans de Nosferatu, par exemple). Progressivement, chassés par la montée du... -
ÉROTISME
- Écrit par Frédérique DEVAUX , René MILHAU , Jean-Jacques PAUVERT , Mario PRAZ et Jean SÉMOLUÉ
- 19 777 mots
- 6 médias
...à Tabou (1931), dans lequel Flaherty voulait montrer l'impact de la civilisation sur la nature primitive et que réalisa un autre grand cinéaste, Murnau. Particulièrement voluptueuses, en effet, plutôt qu'érotiques, sont les scènes de pêche au harpon dans la mer, puis de bains sous des cascades... - Afficher les 9 références
Voir aussi

