FRANCOPHONIE

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Une langue à partager

En 2006, à l'occasion du Festival de la francophonie en France, le ministère des Affaires étrangères a mis en œuvre une remarquable entreprise bibliographique pour recenser l'ensemble des ouvrages en langue française publiés dans le monde depuis 1990. Le résultat – un fort volume de plus de 700 pages – est impressionnant. Dans ce volume intitulé Mondes francophones, on peut découvrir des dizaines d'auteurs qui ont choisi le français comme langue d'écriture : il n'est guère de pays qui n'ait au moins un de ses représentants parmi les romanciers ou les poètes de langue française. Mais la recherche en sciences humaines manifeste aussi une belle vitalité en français, qui continue à être une langue de diffusion recherchée. Cette enquête bibliographique pourrait bien contredire le chœur des lamentations sur le déclin irrésistible de la langue française.

Le maître d'œuvre de cet ouvrage, le sociologue de la communication Dominique Wolton, s'est pris de passion pour la francophonie. Il l'exprime dans un essai, Demain la francophonie, où il s'insurge contre l'idée qui ferait de la francophonie un vestige dépassé de l'empire colonial, nostalgie périmée de la grandeur française passée, repliement sur une défense étriquée de la langue française fantasmée dans l'absolu de sa prétendue perfection linguistique. Pour lui, la francophonie est une idée moderne, qui doit s'épanouir en harmonie avec le vaste mouvement de la mondialisation, pour précisément résister aux tentations unificatrices et réductrices que celle-ci présente souvent. Il en veut pour preuve le rôle essentiel que la France et les États francophones ont joué dans l'adoption par l'U.N.E.S.C.O., le 21 octobre 2005, de la « convention reconnaissant le principe de la diversité culturelle ». La francophonie, qui l'a appelée de ses vœux, doit être un puissant agent de cette diversité culturelle. Dominique Wolton esquisse les voies que doit prendre l'idée francophone pour réagir contre tous les replis identitaires : apprentissage et reconnaissance de l'autre, primauté de la mise en relation sur l'unification (et ici le sociologue rencontre la pensée de l'écrivain antillais Édouard Glissant), réexamen de l'histoire commune des pays qui forment la francophonie, pour tirer au clair les malentendus, exprimer les non-dits. D'ailleurs, la francophonie ne doit pas se centrer sur la seule langue française : « une langue en partage n'implique ni une seule langue ni une seule vision du monde ». L'idée francophone devrait s'appliquer d'abord en France, pour inventer un autre modèle d'intégration des populations immigrées qui y sont installées et dont il faut reconnaître les particularités.

Le sommet francophone de Bucarest a pris acte de cette évolution de l'idée de francophonie. On y a beaucoup évoqué la convention sur la diversité culturelle, comme on a proposé comme finalité à l'organisation francophone son engagement pour la paix et les droits de l'homme. La francophonie ne se limite plus dans ce cas à la promotion d'une langue, mais se conçoit comme un pouvoir d'inflexion sur l'évolution du monde. En 2003, c'est en s'appuyant sur la francophonie que la diplomatie française avait pu mobiliser ses soutiens à l'O.N.U. contre la guerre américaine en Irak.

La prise en compte de la diversité culturelle a retenti sur l'idée même que l'on se fait de la langue française. On a peu à peu abandonné le triomphalisme rivarolien et la croyance en une universalité sacralisée du français. On a découvert et accepté les particularités voire les « déviances » des différents français : de Belgique ou de Suisse, du Québec, d'Afrique, bref de tous les pays de la francophonie. Car le français en francophonie est pratiquement partout en contact et en dialogues avec d'autres langues. On a constitué des lexiques, voire des dictionnaires. Les écrivains de la francophonie ont su mobiliser ces ressources littéraires au profit de leur recherche d'écriture. Ainsi des écrivains antillais du mouvement de la créolité. Patrick Chamoiseau a été couronné par le prix Goncourt en 1992 pour Texaco, roman où le français de la narration se montre habité par la langue créole maternelle. Certains s'inquiètent de ces dérives francophones, qui pourraient faire éclater l'unité du français, nécessaire pour qu'il y ait intercompréhension entre francophones. Une tendance se dessine chez les linguistes québécois pour affirmer l'autonomie de leur langue, le québécois, par rapport au français.

C'est sans doute là le symptôme de la métamorphose de la francophonie. Même si la France continue à être son principal bailleur de fonds, la francophonie refuse de s'assujettir à un centre, d'obéir à une hiérarchisation. Elle se sent pluraliste, comme le montre l'usage de plus en plus répandu du pluriel « francophonies » – par exemple pour désigner l'important festival de théâtre francophone de Limoges. Ses acteurs sont désormais rétifs aux enfermements dans des frontières. Au moment du Salon du livre de Paris de mars 2006, on a pu voir plusieurs écrivains « francophones » réagir au statut qu'on leur attribuait. Le Libanais Amin Maalouf publiait dans Le Monde un article-manifeste intitulé « Contre la littérature francophone ». Il protestait en fait contre la frontière que certains veulent mettre entre « écrivains français » et « écrivains francophones », et contre la forme de discrimination que cela induirait : pour lui, il n'existe que des « écrivains de langue française ». Son compatriote Alexandre Najjar lui a répondu en proclamant que « la francophonie est une chance », car elle permet à des écrivains de pays périphériques de faire entendre leur voix dans une langue de grande diffusion et de mieux défendre leur identité culturelle. Le romancier congolais Alain Mabanckou a prolongé le débat par un article (« La francophonie, oui, le ghetto, non ! ») dans lequel il réclamait un statut d'égalité entre littérature proprement française et littératures francophones, protestant contre le choix de certains éditeurs français de parquer les écrivains venus d'ailleurs dans des collections spécialisées. « Être un écrivain francophone, c'est être dépositaire de cultures, d'un tourbillon d'univers. Être un écrivain francophone, c'est bénéficier de l'héritage des lettres françaises, mais c'est surtout apporter sa touche dans un grand ensemble, cette touche qui brise les frontières, efface les races, amoindrit les distances des continents pour ne plus établir que la fraternité par la langue et l'univers. »

Alain Mabanckou

Photographie : Alain Mabanckou

Chez l'écrivain Alain Mabanckou, le questionnement sur l'identité n'est séparable ni de l'humour ni de l'invention verbale. Le Congo, Paris, les États-Unis : l'œuvre invente sa trajectoire au gré de l'itinérance de son auteur. 

Crédits : Sophie Bassouls/ Corbis Historical/ Getty Images

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L'ancien président du Sénégal, Abdou Diouf, devenu secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie, aime à répéter en s'adressant aux Français : « Le français ne vous appartient plus. [...]

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Léopold Sédar Senghor, 1949

Léopold Sédar Senghor, 1949
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Alain Mabanckou

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Pour citer l’article

Jean-Louis JOUBERT, « FRANCOPHONIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/francophonie/