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DORIENS

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Le mythe moderne

Ce sont des historiens modernes qui ont fait de l'opposition entre Doriens et Ioniens le clivage fondamental du monde grec. Tandis que les premiers linguistes du xixe siècle expliquaient la coexistence des dialectes par l'arrivée en Grèce de vagues successives d'hellénophones, les Ioniens, puis les Éoliens, et enfin les Doriens, dès 1824, l'historien allemand Karl-Ottfried Muller opposait les vertus « nordiques » des Doriens (ordre, discipline, ardeur guerrière) à la décadence des Ioniens, contaminés par les influences délétères de l'Orient. D'une certaine manière, cette école historique reprenait les thèmes chers aux admirateurs anciens de Sparte, mais en expliquant la prétendue supériorité de cette dernière par les qualités innées de la race dorienne. Edouard Will (1920-1997) a présenté une critique acerbe de ces élucubrations : le mythe dorien est un mythe moderne, lié à d'autres mythes racistes nés aux xixe et xxe siècles. Une analyse approfondie du monde grec dans sa diversité interdit de transformer l'opposition incontestable entre Athènes et Sparte à l'époque classique en une opposition de « l'esprit ionien » et de « l'esprit dorien » depuis les origines. Beaucoup de cités doriennes – Corinthe et Cos, par exemple – ont des structures sociales, des institutions politiques et des modes de vie qui les rapprochent beaucoup plus d'Athènes que de Sparte. Quelques points obscurs demeurent néanmoins : on ignore pourquoi les deux ordres architecturaux les plus anciens ont été appelés dorique et ionique.

La fascination pour les Doriens comme représentants particulièrement purs de la race aryenne n'a, heureusement, jamais été générale, mais les données archéologiques progressivement rassemblées à partir des fouilles d'Heinrich Schliemann, à Mycènes en 1874, ont, dans un premier temps, conduit beaucoup d'historiens, même très sensés, à faire de l'invasion dorienne un tournant fondamental de l'histoire de la civilisation grecque : les Doriens, disait-on naguère, sont les auteurs de la destruction des palais mycéniens, et ce sont eux qui ont introduit en Grèce la métallurgie du fer, la crémation et la céramique protogéométrique.

Les progrès récents de l'archéologie ont retiré aux Doriens ces innovations qui leur étaient attribuées. La métallurgie du fer vient d'Anatolie : les Hittites la maîtrisaient depuis le xive siècle, la destruction de l'empire hittite a permis la diffusion de ce secret auparavant bien gardé. La céramique protogéométrique paraît s'être développée d'abord en Attique, une région épargnée par l'« invasion dorienne ». Enfin, le passage de l'inhumation à l'incinération, lui aussi particulièrement bien attesté en Attique, semble avoir commencé dès l'époque mycénienne ; ce n'est pas un phénomène général, et l'on voit se dessiner à l'époque géométrique une évolution en sens inverse.

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Écrit par

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur d'histoire grecque à l'université de Paris-X-Nanterre

Classification

Pour citer cet article

Pierre CARLIER. DORIENS [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Article mis en ligne le et modifié le 14/03/2009

Média

Dialectes grecs - crédits : Encyclopædia Universalis France

Dialectes grecs

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