MARLEAU DENIS (1954- )

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Né à Québec en 1954, directeur depuis 1982 de la Compagnie Ubu qu'il a fondée et avec laquelle il a créé vingt spectacles, Denis Marleau pratique aussi bien le montage de textes que l'adaptation d'écrits non théâtraux et la mise en scène d'œuvres dramatiques. Les montages sont réalisés surtout dans les années 1980. Le jeune metteur en scène se sent alors très proche des dadaïstes, Tzara (Cœur à gaz et autres textes, 1981), Schwitters (Merz Opéra, 1987 ; Merz Variétés, 1995), Picabia, mais aussi de Jarry (Ubucycle, 1989). Lors de son premier séjour en Europe, de 1976 à 1978, il reçoit le choc de grands spectacles qui marqueront l'époque : La Classe morte de Kantor, La Cerisaie, Le Roi Lear, Il Campiello mis en scène par Strehler. Il met dès lors en scène des auteurs consacrés (Büchner, Wedekind, Maeterlinck, Beckett) ou contemporains (Koltès, Chaurette, Fosse). Cela ne veut pas dire qu'il ne lui reste pas trace d'un tour d'esprit surréaliste. « En fait, je n'ai pas d'a priori et j'aime être là où on ne m'attend pas nécessairement » (Regards, juillet-août 1997).

En France, c'est en 1996, avec deux spectacles programmés par le festival d'Avignon, Le Passage de l'Indiana, de son compatriote Normand Chaurette, et Maîtres anciens d'après Thomas Bernhard, que la réputation de metteur en scène de Denis Marleau s'impose. Nathan le Sage de Lessing, créé dans la cour d'honneur du palais des Papes en juillet 1997, lui apporte la consécration. Spectacle très différent, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa d'Antonio Tabucchi, est présenté en mai 1997 au Centre dramatique national de Dijon, puis en décembre au théâtre des Abbesses à Paris.

Porter à la scène Maîtres anciens, longue diatribe de Thomas Bernhard dont la verve ne se ralentit pas, représente une vraie gageure. Un jour sur deux (l'autre étant consacré à se rendre sur la tombe de sa femme), Reger, philosophe et critique musical du Times, reste assis pendant des heures dans la salle Bordone du musée d'Art ancien de Vienne, devant L'Homme à la barbe blanche du Tintoret. De la salle voisine, son ami Atzbacher l'observe. Dans le livre, les jugements – dires et écrits – de Reger, perdu dans ses pensées, sont rapportés par Atzbacher. Reger est un critique virulent qui s'attaque aussi bien aux admirateurs ridicules et à leur respect factice des œuvres d'art – tout particulièrement les Autrichiens, « goût catholique douteux, goût esthète repoussant » –, qu'aux artistes mêmes, « artistes d'État ». Les plus grands ne sont pas épargnés : Velázquez, Giotto, Dürer, Tintoret même. Ces attaques d'une exagération provocatrice jubilatoire prennent également pour cible Beethoven, Mahler, Heidegger, le pape...

Marleau, non seulement partage le texte entre Reger et Atzbacher, mais dédouble les personnages. On voit donc deux Reger assis, chapeau sur la tête et appuyés sur une canne (Gabriel Gascon et Pierre Collin), et deux Atzbacher (Pierre Lebeau et Henri Chassé), l'un côté cour, l'autre côté jardin. Autre intervenant, le gardien (Alexis Martin), qui apporte son commentaire d'homme simple. Une Anglaise passe (Marie Michaud), pour une parenthèse humoristique. L'exécution chorale est parfaitement maîtrisée, le style répétitif, ressassant, de Thomas Bernhard s'y prêtant tout à fait. Le jeu dépersonnalisé, la partition polyphonique, parfaite « œuvre d'art », se conforment au goût même du Thomas Bernhard qu'est Reger, en conflit avec la nature et violent contempteur du réalisme.

Autre auteur, autre climat : autre traitement à la scène pour Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa. Antonio Tabucchi, romancier et critique italien, a dirigé de 1986 à 1988 le Centre culturel italien de Lisbonne ; le temps d'y faire la découverte d'un écrivain très singulier, ou plutôt de son œuvre. Car c'est après la mort de Pessoa, en 1935, que furent découverts quantité d'écrits signés des noms de ses « hétéronymes » : entre autres, Alberto Caeiro, Alvaro de Campos, Ricardo Reis, Bernardo Soares, Antonio Mora... « Je me sentais plus les êtres que j'ai créés que moi-même. » Tabucchi s'est attaché à traduire et à mieux faire connaître l'œuvre multiforme de Pessoa.

Son récit, sous-titré Un délire, présente Pessoa, mourant mais très lucide, recevant la visite de ses cinq principaux hétéronymes, conformes à la biographie dont il le [...]

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, critique dramatique de Regards et des revues Europe, Théâtre/Public, auteur d'essais sur le théâtre

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Pour citer l’article

Raymonde TEMKINE, « MARLEAU DENIS (1954- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/denis-marleau/