DÉMOGRAPHIE

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La définition de la démographie, simple et universellement admise, est l'étude scientifique des populations. Cette définition entraîne immédiatement les quatre questions qui vont être abordées dans cet article : qu'est-ce qu'une population ? en quoi consiste l'étude « scientifique » des populations ? dans quelle mesure l'évolution des populations est-elle la cause et dans quelle mesure est-elle la conséquence des tendances plus générales de l'économie et de la société ? et, finalement, comment la politique peut-elle infléchir les tendances de la démographie ?

Une population est constituée par l'ensemble des personnes qui habitent un lieu donné : la population de la France, celle de l'agglomération parisienne ou simplement d'un immeuble. Par extension, le terme désigne des personnes partageant un caractère commun : population protestante, population ouvrière, population immigrée... La notion ne semble pas poser de question. Pourtant, il a fallu attendre le milieu du xviie siècle pour qu'elle apparaisse et un siècle de plus pour que le mot soit employé. Avant cette date, l'idée de la population n'existait pas. On comptait certains groupes particuliers mais jamais l'ensemble des habitants d'un pays. Ainsi, les Athéniens connaissaient à l'unité près le nombre de leurs citoyens, mais ignoraient celui des métèques qui commerçaient dans leur ville, des thètes qui cultivaient leurs champs, et plus encore des esclaves à leur service. De même, les Romains comptaient les foyers fiscaux en vue de recouvrer l'impôt (le cens d'où vient le terme de recensement) ou les esclaves au moment de les adjuger (César dans la guerre de Gaules), mais jamais la population totale d'une ville ou d'une province.

À cette époque, l'absence d'un comptage de la population venait de l'impossibilité de trouver un dénominateur commun aux différents statuts des personnes. Il n'était pas pensable pour un Grec ou un Romain d'additionner les esclaves avec les hommes libres. Cet acte n'aurait eu aucun sens car ces groupes ne constituaient pas ensemble une communauté. Il a fallu attendre la Renaissance pour qu'une définition commune de l'homme émerge et permette un comptage de toutes les personnes présentes à un moment donné sur un territoire donné. La voie a été tracée par les auteurs politiques de la fin du xvie siècle, en particulier par Jean Bodin et Francis Bacon, pour qui la richesse de l'État n'était pas constituée par son stock d'or mais par sa production, donc par ses producteurs. Dès lors, gouverner ne signifie plus conserver ses richesses et les étendre mais assurer la meilleure production de l'ensemble du pays. Dans les Six livres de la République, Jean Bodin l'exprime clairement en affirmant... « Il faut désormais distinguer l'État et le gouvernement ». L'État signifie la continuité du pouvoir sur un territoire donné, le gouvernement, l'organisation de la production et de la distribution des richesses sur ce territoire. C'est dans le même esprit qu'il faut interpréter une autre sentence célèbre de Bodin : « Il n'est de richesses que d'hommes ».

Pour organiser la production, il faut connaître le nombre et la qualité des producteurs. Bacon forge la maxime « savoir pour pouvoir ». L'un de ses assistants, Thomas Hobbes, tirera la conclusion nécessaire de ce changement de point de vue dans le Léviathan, son grand traité de philosophie politique : les hommes sont tous égaux car ils sont tous capables d'attenter à la vie d'autrui. Or leur existence constitue leur bien le plus précieux. Pour la préserver, ils se soumettent donc également à un pouvoir souverain qui garantira la paix et leur survie. Puisque les hommes sont égaux, on peut les compter. William Petty, assistant de Hobbes, fonde alors l'arithmétique politique au sujet de laquelle il publie de nombreux ouvrages, sous son nom ou sous un pseudonyme. Il soutient que l'on peut déterminer la production d'un pays à partir du nombre de ses habitants et ce nombre à partir de celui des naissances et des décès au moyen de coefficients multiplicateurs appropriés.

Ni Petty ni ses successeurs immédiats, Vauban, Halley, ou de Witt, n'emploient le terme population. On trouve seulement, à cette époque, le terme « dépopulation » dans le sens de destruction, à partir du latin depopulari : « ravager, détruire ». Les auteurs recourent à des périphrases telles que « nombre des habitants » ou « nombre du peuple ». Il faudra attendre près d'un siècle pour qu'en 1752, un autre philosophe de premier plan, David Hume, crée le terme « population » dans ses Discours politiques. Il l'oppose au terme « dépopulation » abondamment utilisé dans L'Esprit des lois par Montesquieu, persuadé que la Terre se dépeuple progressivement depuis l'Antiquité, ce que Hume conteste vigoureusement. Dès le début, le terme population est donc doublement associé à la politique. Bien qu'il soit censé ne désigner que le nombre des habitants, d'une part il représente l'instrument principal du gouvernement et son objet, et d'autre part, en s'opposant à la dépopulation, il prône l'augmentation du nombre des hommes. Sans ces deux implicites, la démographie n'aurait pas existé. Il fallait qu'elle soit utile au pouvoir et qu'elle puisse proposer une norme, celle de la croissance de la population. Le premier point en fait une science appliquée, le second la teinte d'idéologie, ce qui a occasionné maints débats depuis les origines.

L'étude scientifique de la population

Une fois que le concept de population a été établi, la démographie s'est développée en plusieurs phases qui corespondent à ses composantes actuelles. Elle a d'abord progressé dans la connaissance de la mortalité aux xviie et xviiie siècles, puis dans celle de la pyramide des âges au xixe siècle et enfin dans celle de la fécondité au début du xxe siècle. C'est alors seulement qu'elle a pu se constituer en discipline scientifique grâce au modèle des populations stables, un modèle général de dynamique des populations qui relie la mortalité et la fécondité à la pyramide des âges et à la croissance de la population.

L'invention de la mortalité

À l'instar de l'idée de population, celle de mortalité est récente. La mort a été beaucoup étudiée dans l'Antiquité et au Moyen Âge, mais sous l'angle de la longévité, c'est-à-dire de l'âge le plus élevé que l'homme pouvait espérer atteindre. Le terme mortalité désignait, jusqu'au xviie siècle, les ravages causés par les guerres et les épidémies. Avec Petty et son ami John Graunt, qui signent, en 1661, le premier livre de démographie, Observations naturelles et politiques sur les bulletins de mortalité de la ville de Londres, apparaît l'idée moderne de mortalité, celle d'une évolution régulière des risques de décès avec l'âge. Les deux hommes imaginent les premières « tables de mortalité » qui indiquent le nombre de décès observés à chaque âge dans un groupe de personnes suivies depuis leur naissance. Le nombre des survivants à un âge donné s'en déduit par simple soustraction des décès survenus entre cet âge et le précédent. Les premières tables fondées sur des observations sont calculées peu après, en Hollande, par Jean de Witt en 1672 et par Edmund Halley grâce aux chiffres des décès par âge de la ville de Breslau, en 1693. Elles montrent que la fréquence des décès en proportion des personnes survivantes augmente avec l'âge. Comme la théorie des probabilités apparaît et se développe à la même époque, on calcule les risques ou probabilités de décès d'un âge au suivant, qui sont simplement le rapport des décès de cet âge au nombre de survivants ayant atteint cet âge. Aujourd'hui, ces probabilités sont appelées « quotients de mortalité ». À la fin du xviie siècle, elles varient de 1 p. 100 à 10 ans à 25 p. 100 à 80 ans. De nos jours, l'amplitude est beaucoup plus importante puisque le minimum observé chez les enfants de 8 ans est inférieur à un pour dix mille et le maximum, après cent ans, supérieur à un pour deux, soit une différence de 1 à 5 000.

La table de mortalité est donc constituée par trois séries chiffrées, celle des survivants, celle des décès et celle des quotients, âge par âge. De ce fait, elle n'offre pas une vue synthétique du phénomène et n'autorise pas une comparaison directe entre différents pays ou différentes époques. Très rapidement, dès 1666, à l'initiative de Christiaan Huygens, qui venait de publier le premier traité de probabilité, on a résumé la table de mortalité par une espérance de vie qui n'est autre que l'âge moyen au décès. À cette époque, les espérances de vie étaient faibles, comprises entre 30 et 40 ans. Cela tenait à une forte mortalité des enfants dont un sur cinq n'atteignait pas sa première année (mortalité infantile) et plus d'un sur deux ne parvenait pas à l'âge adulte. Aujourd'hui, dans les pays développés, la mortalité infantile est tombée à des valeurs très faibles, de l'ordre de 0,5 pour mille, ce qui a considérablement élevé l'espérance de vie, d'autant que les risques de décès après 40 ans ont nettement diminué depuis cinquante ans. En Europe, en Amérique du Nord et en Extrême-Orient, l'espérance de vie des femmes dépasse 80 ans et celle des hommes 75 ans. La mortalité a aussi nettement diminué dans le reste du monde à l'exception de certains pays de l'Afrique australe où l'espérance de vie stagne autour de 40 ans en raison de l'épidémie de sida.

La notion de mortalité et sa mesure de plus en plus précise sur des populations particulières (membres d'une tontine ou religieux par Antoine Deparcieux en 1746) ou à l'échelle de tout un pays (Wilhem Wargentin pour la Suède en 1751) a favorisé le développement de l'actuariat. Les premières compagnies d'assurances sur la vie voient effectivement le jour en Angleterre au milieu du xviiie siècle (en particulier, la première d'entre elles, le Sun en Angleterre). Auparavant, les rentes viagères avaient connu une grande faveur, en Hollande dès le xive siècle puis en France et en Italie à partir du xviie siècle, mais l'apparition des assurances sur la vie a une signification opposée. Dans la rente viagère, la personne agit par égoïsme en touchant une somme annuelle, l'annuité, jusqu'à son décès, en échange de son capital. Dans l'assurance sur la vie, la personne agit par altruisme en versant, chaque année jusqu'à son décès, une somme en échange d'un capital qui sera attribué à sa mort à ses ayants droit. L'historienne des probabilités, Lorraine Daston, a vu, dans ce changement d'attitude, un caractère remarquable de la mutation de la sensibilité européenne à la veille du romantisme et de l'avènement des régimes démocratiques. Un moment réunis, l'actuariat et la démographie se sont cependant assez vite éloignés l'un de l'autre car, d'une part, les considérations économiques (offre et demande de viager, taux d'intérêt en vigueur) ont plus d'importance que les variations de mortalité, et, d'autre part, les souscripteurs de ces contrats ne sont pas représentatifs de la population générale, particulièrement pour leur mortalité.

La mortalité a fourni aux hygiénistes du xixe siècle l'une des meilleures mesures des conditions de vie et de l'impact des maladies et des épidémies selon la condition sociale, le lieu de résidence et l'âge. L'un d'entre eux, le docteur Achille Guillard, a forgé le terme Démographie en titre de son ouvrage paru en 1855. Le nom de la discipline venait d'apparaître mais la science qu'il désignait en était encore à ses balbutiements. Pour se constituer, elle devait prêter attention aux deux autres facteurs qui rythment le développement des populations, la fécondité et les migrations, et s'intéresser à leur variation selon l'âge.

Âge et pyramide des âges

Bien qu'on se soit rendu compte que la mortalité variait considérablement selon l'âge, les premiers statisticiens n'ont pas cherché à le mesurer en tant que tel. Il faut attendre 1851 pour que le recensement français pose la question de l'âge et publie des répartitions par âge. Une raison pratique explique ce retard : les individus, particulièrement les plus âgés, ne connaissaient pas exactement leur âge, comme le montre le surplus d'effectifs aux âges ronds, mais cet intérêt tardif a une autre cause, militaire et nationale. À mesure que les nations européennes se renforcent et se distinguent les unes des autres, il n'est plus possible de compter sur l'emploi de mercenaires dans les armées. Il faut enrôler les jeunes du pays. La puissance militaire commence alors à se mesurer en termes d'effectifs des jeunes hommes. Et pour les compter et anticiper leur nombre au cours des prochaines années, il faut connaître la population par âge.

La distribution de la population par âge présente le même inconvénient que la table de mortalité. Elle contient un trop grand nombre de chiffres pour que l'on puisse en dégager une vision synthétique et comparer les pays et les époques. Mais au lieu de calculer un âge moyen, à la manière de l'espérance de vie, les statisticiens ont préféré utiliser des représentations graphiques. Après quelques tâtonnements (Francis A. Walker en 1874 et Luigi Perozzo en 1878), Émile Cheysson a inventé, en 1883, la pyramide des âges. Il a représenté séparément la population masculine à gauche et la féminine à droite, comme un escalier dont la largeur des marches successives est proportionnelle aux effectifs des classes d'âge, en commençant par les enfants de 0 à 1 an et en finissant par les personnes de 99 à 100 ans. Il a aussi imposé le terme pyramide avec une visée normative : les pyramides sont d'autant plus stables que leur base est large, donc que les effectifs des jeunes sont plus élevés que ceux des adultes et des personnes âgées, et cela se produit d'autant plus que la population s'accroît rapidement. La « bonne » pyramide (Cheysson utilise le terme « équilibrée ») est donc celle d'une population qui augmente rapidement. Cette représentation qui est restée populaire a souvent permis de confronter des populations en rivalité réelle ou supposée : France et Angleterre pour Cheysson en 1883, France et Allemagne pour Jacques Bertillon en 1911, Europe et Afrique du Nord pour l'Institut français des relations internationales en 1988, pays développés et en développement pour les Nations unies à de nombreuses reprises.

Fécondité

La fécondité n'a guère retenu l'attention avant la parution de L'Origine des espèces de Charles Darwin en 1859. On trouve par-ci par-là des remarques sur la contraception (les « funestes secrets » chez Moheau en 1778) sur la surfécondité des femmes de marins (chez Quetelet en 1835), mais le sentiment général est que la fécondité dans le mariage est à peu près constante pour les femmes âgées de 20 à 45 ans. Le nombre d'enfants d'un couple dépend donc de l'âge de la femme à son mariage. C'est d'ailleurs la doctrine énoncée par Malthus : pour diminuer la croissance démographique, donc la pression sur les subsistances, il faut se marier tard (et ne pas avoir d'enfants hors mariage évidemment). À cette fin, Malthus recommande la pratique de la « contrainte morale », c'est-à-dire de l'abstinence. Depuis lors, on nomme « malthusienne », au sens strict, toute politique de limitation de la fécondité fondée sur un retard de l'âge au mariage.

Avec la théorie de l'évolution, la fécondité est projetée sur le devant de la scène. Les lignées les plus fécondes ont un avantage sur les autres, même si la différence est minime, car la profondeur temporelle passe d'environ 150 générations depuis la Création biblique à laquelle on croyait jusqu'alors, à des dizaines de milliers, depuis l'apparition de l'homme sur Terre. Un petit écart de fécondité peut désormais entraîner une immense différence d'effectifs à long terme, condamnant certaines populations à s'effacer devant d'autres « plus adaptées ». À la même époque, les différences de natalité en Europe, notamment le faible niveau de la France, attirent l'attention. La fécondité devient le critère du succès. Pour scruter les différences de fécondité, le nombre moyen d'enfants par couple s'avère insuffisant car il dépend de multiples circonstances telles que les âges au mariage, l'écart d'âge entre les époux, la fréquence du veuvage et du célibat définitif. À la fin du xixe siècle, plusieurs statisticiens cherchent à contourner ces obstacles en mesurant la proportion de naissances annuelles ou taux de fécondité en fonction de l'âge du père et de la mère (Körosi à Budapest par exemple). Cela ne résout pas l'épineuse question des célibataires, des veufs et des veuves qui sont toujours ignorés. Plusieurs chercheurs, dont Alfred Lotka en 1911, optent finalement pour une méthode radicale. Ils décident de mesurer la fécondité sans tenir compte du mariage ni des hommes, mais seulement de l'âge de la femme à la naissance de l'enfant. En rapportant les naissances provenant de mères d'un âge donné au nombre total de femmes du même âge dans la population, on définit ainsi un taux de fécondité par âge, mesure utilisée depuis lors pour la fécondité.

La somme des taux de fécondité à chaque âge représente le nombre moyen d'enfants d'une génération de femmes au cours de son existence. Si on calcule cette somme en suivant, année après année, le même groupe de femmes, on parle de descendance finale. Si l'on effectue la somme de tous les taux de fécondité observés aux différents âge lors d'une seule année, on parle d'indice conjoncturel de fécondité. En 1928, lorsque Robert Kuczynski popularise ces mesures, il procède un peu différemment. Pour pouvoir comparer l'effectif d'une génération à la suivante, il ne compte que les naissances féminines : si elles sont plus nombreuses que l'effectif initial de la génération des mères, on dit que la population se renouvelle ou encore qu'elle se situe au-dessus du taux de remplacement des générations. Dans la logique darwinienne, Kuczynski nomme la proportion de filles par rapport aux mères, le taux brut de reprodution. En fait, comme on compte en moyenne 105 naissances masculines pour 100 féminines, l'indice conjoncturel utilisé aujourd'hui vaut 2,05 fois le taux brut de reproduction de Kuczynski. Remplacer le nombre de filles par le nombre total d'enfants est la seule différence entre les deux indices, outre leur nom dont le changement a gommé la référence à la théorie de l'évolution et donc à la concurrence entre les groupes humains.

Les plus faibles indices conjoncturels de fécondité se rencontrent actuellement dans l'Europe méditerranéenne et orientale où ils sont parfois inférieurs à 1,2. La France, les pays nordiques et l'Angleterre s'échelonnent entre 1,75 et 2 enfants par femme, les États-Unis sont à 2,1. La plupart des grands pays en développement se situent actuellement entre 2 et 3 enfants par femme. Ces valeurs sont faibles quand on les compare au maximum possible que l'on nomme « fécondité naturelle ». Il s'agit de la fécondité qu'on observerait dans une population où toutes les filles se marieraient à 15 ans, ne seraient pas veuves avant 50 ans, n'allaiteraient pas longtemps leurs enfants (ce qui, sinon, espace les naissances) et ne pratiqueraient aucune contraception. On peut montrer que l'indice de fécondité atteindrait alors environ 15 enfants en moyenne par femme. Cependant, les plus hautes fécondités observées dans de petites populations aux mœurs se rapprochant des contraintes précédentes (sectes huttérite ou Amish aux États-Unis) s'élèvent à 9,5 enfants par femme, assez loin du record possible.

La dynamique des populations stables

Le choix de mesurer la fécondité en fonction seulement de l'âge de la mère a eu pour conséquence d'unifier la démographie, ce qui l'a transformée en une discipline scientifique. Cela s'est produit en deux temps et dans deux domaines séparés. En biologie mathématique, Alfred Lotka a montré en 1911 que, si une population était soumise indéfiniment à des conditions de mortalité et de fécondité invariables au cours du temps, elle tendait à s'accroître à un taux constant (croissance exponentielle) et à avoir une pyramide des âges indépendante de sa pyramide au départ. Par condition de mortalité et de fécondité invariables, Lotka entendait que la table de mortalité et les taux de fécondité à chaque âge ne changeaient pas d'une année à l'autre. Autrement dit, Lotka montrait que, à une table de mortalité avec son espérance de vie et à une distribution des taux de fécondité avec son indice conjoncturel (ou sa descendance finale puisque les taux sont supposés invariables au cours du temps), correspondaient un seul taux de croissance de la population et une seule pyramide des âges. Il permettait ainsi de relier les caractéristiques des individus (âge moyen au décès et nombre moyen d'enfants) aux caractéristiques globales de la population (taux de croissance et pyramide des âges). L'ensemble des indices et des représentations démographiques était ainsi placé dans un cadre unique et cohérent. On peut donc parler d'un paradigme des populations stables ou paradigme de Lotka. Il soutient tout l'édifice démographique actuel, dont il coordonne les différentes caractéristiques et leurs indices.

Lotka a réalisé son avancée dans le champs de la biologie. Il n'avait pas en tête les seules populations humaines mais l'ensemble des populations animales, ce qui explique plusieurs problèmes soulevés ultérieurement par la théorie des populations stables. Cependant, son travail tombait à point nommé, au moment où l'inquiétude gagnait un autre secteur, celui des statisticiens gouvernementaux. La baisse de la fécondité de tous les pays européens s'étant accélérée après la Première Guerre mondiale, les bureaux de statistiques de plusieurs États ont alors cherché à prévoir l'évolution à long terme de la population de leur pays. Pour cela, ils ont réalisé des « projections démographiques » d'un type particulier dit « par composantes », terme désignant la fécondité, la mortalité et la migration. Dans de telles projections, on commence par effectuer une prévision de l'évolution de la mortalité (en général fixe au bout de dix ans de projection) et de la natalité ou de la fécondité (se stabilisant aussi rapidement). À l'aide de ces paramètres, il devient possible de déterminer l'effectif de chaque classe d'âge de la population, d'une année à la suivante. En effet, toutes les classes d'âge sauf la première (0 à 1 an) sont diminuées d'une mortalité fixée dans les calculs préliminaires. Quant à la première classe d'âge, elle provient des naissances de l'année, calculées à partir des taux de fécondité et des effectifs des mères aux âges correspondants. Le passage des classes d'âge d'une année à la suivante peut être répété autant de fois qu'on le désire, ce qui permet de projeter la population à un horizon très lointain, 2 100 parfois et même 2 300 dans un exercice tenté par les Nations unies. La méthode des composantes est pratiquée par presque tous les bureaux de statistiques, soit nationaux, soit des institutions internationales telles que la Banque mondiale ou la division de la population des Nations unies, qui publient régulièrement des projections pour tous les pays du monde.

Or, comme le remarqua Alfred Sauvy en 1931, quand il effectua les premières projections démographiques de la France, cette façon de procéder correspond exactement à la théorie de Lotka. On peut donc connaître directement la croissance (ou dans ce cas la décroissance) à long terme de la population et sa pyramide finale sans effectuer les calculs de projection, année par année, mais simplement à partir de la table de mortalité et des taux de fécondité retenus à long terme. La théorie des populations stables, qui paraissait appartenir au champ le plus abstrait de la biologie mathématique et des controverses qui préludaient au néodarwinisme, s'est retrouvée au centre d'une application particulièrement concrète à laquelle elle a donné une justification et, plus profondément, une signification. C'est à ce moment précis que la démographie a été fondée comme discipline scientifique, longtemps après l'arithmétique politique de Petty, longtemps après l'Essai sur le principe de population de Malthus, longtemps après que son nom même eut été forgé par Achille Guillard.

Les migrations

La simplicité et l'élégance de la théorie des populations stables a un revers. Certains phénomènes sont négligés, en particulier la migration. La théorie de Lotka s'adresse à des populations fermées – par exemple à des espèces animales, dont elle anticipe le développement et la structure par âge –, mais elle se prête mal à la dynamique des populations modernes dans laquelle les migrations jouent un rôle non négligeable. On peut bien sûr définir des taux de migration par âge de la même manière que les taux de fécondité, en rapportant le nombre de migrants d'un âge donné à la population de cet âge, mais la difficulté vient de ce qu'il n'existe pas une population de cet âge mais deux, celle au départ et celle à l'arrivée, d'où deux taux différents. Malgré cette objection, on introduit la migration dans les projections de population sous la forme de soldes migratoires par âge. Ces soldes ont varié rapidement dans le passé récent car ils obéissent à la conjoncture politique et économique, ce qui rend aléatoire leur prévision à long terme. La migration ne perturbe pas seulement les projections démographiques, elle modifie aussi la relation entre fécondité, mortalité et croissance démographique telle que Lotka l'avait établie. Le calcul du taux de croissance et de la pyramide des âges reste possible en intégrant cette perturbation à la manière d'une cause supplémentaire de mortalité (ou de résurrection si le solde est positif, puisque la population de la classe d'âge considérée s'accroît), mais l'hypothèse d'invariabilité des taux de migration par âge est trop irréaliste à long terme pour être considérée sérieusement et n'est d'ailleurs jamais retenue, sauf dans des œuvres de propagande.

La migration ne peut pas être envisagée seulement sous l'angle interne à la démographie. Elle dépend de paramètres économiques, sociologiques, politiques et géographiques. Les mécanismes pertinents reposent en effet sur l'attraction/répulsion entre pays, régions ou agglomérations (modèles push/pull), sur l'existence de réseaux migratoires qui entretiennent les courants entre une zone d'émigration et une zone d'immigration (modèles de Torsten Hägerstrand et de l'école de géographie de Lund), et sur le rôle joué par la distance et les coûts de transport (modèles gravitaires postulés dès 1885 par Ernst Ravenstein : ils formalisent la décroissance très régulière de la migration avec la distance, particulièrement dans le cas de migrations internes). Il est en outre difficile de séparer la migration de la mobilité : la première est définie par un changement de domicile, la seconde par un changement de lieu. Or la différence entre domicile et lieu n'est pas toujours simple. Quand il s'agit de déplacements journaliers (migration alternante ou pendulaire) ou au contraire d'installation de longue durée, l'affaire est claire, mais pour les déplacements de quelques jours à quelques mois, il est difficile d'anticiper à quelle date un retour au point de départ se produira et s'il se produira. Les migrants eux-mêmes ne le savent souvent pas car leur situation dépend de facteurs qu'ils ne maîtrisent pas à moyen terme. Cette situation explique l'incertitude qui règne en matière de mesure de migrations internationales car les décomptes d'entrées et de sorties se font sur la base de déclarations de séjour ou de permis qui ne cernent pas précisément la réalité. Les observations les plus sérieuses portent sur le nombre d'immigrés déterminés au moment des recensements comme personnes nées dans un pays étranger. Les Nations unies estiment que 200 millions de personnes vivent actuellement dans un pays où elles ne sont pas nées, soit 3 p. 100 de la population mondiale.

L'importance des facteurs économiques dans la fixation du volume, de l'origine et de la destination des migrations est au centre d'une sous-discipline, la démo-économie, à l'articulation entre démographie et économie. La démo-économie aborde aussi l'économie de la santé en relation avec le niveau de mortalité et l'économie de la famille qui donne la clé de certains paradoxes de la fécondité, notamment du fait que les pauvres ont presque partout une fécondité plus élevée que les riches malgré le coût que représente l'enfant. Une vaste littérature est consacrée à ce domaine qui a reçu une consécration internationale avec l'attribution du prix Nobel d'économie à Gary Becker pour avoir levé le paradoxe de la fécondité des pauvres. En faisant intervenir le capital humain, Becker a montré que les parents arbitrent entre la quantité et la qualité des enfants en fonction du temps qu'ils leur consacrent et de la durée de l'éducation qu'ils financent en regard des satisfactions familiales immédiates qu'ils en retirent et des bénéfices futurs qu'ils en escomptent. Dans la même ligne de raisonnement, John Caldwell a expliqué la persistance d'une haute fécondité en Afrique subsaharienne par l'intérêt qu'y trouvaient les chefs de famille : un jeune enfant peut être rapidement utilisé à la garde de troupeaux ou la vente de production potagère sur le marché. Un enfant représente aussi une sorte de billet de loterie car il a une chance de réussir et d'aider ensuite sa famille : autant d'enfants, autant de billets de loterie, autant de chances supplémentaires.

L'économie n'est pas la seule discipline à interagir avec la démographie. Sociologie, géographie, histoire et philosophie politique ont leur mot à dire. Elles n'interviennent cependant pas directement dans le rapprochement entre fécondité et mortalité mais en amont en influençant et en expliquant parfois le niveau atteint ou les changements de mortalité, et de fécondité et réciproquement, en étant influencées par les structures et les évolutions démographiques. Cela nous conduit au thème important des causes et des conséquences des phénomènes démographiques.

Causes et conséquences des facteurs démographiques

Le paradigme des populations stables a facilité la vue d'ensemble des évolutions de population et l'étude approfondie des déterminants de la fécondité, des mécanismes du vieillissement et de la répartition spatiale des populations.

La transition et l'explosion démographiques

En 1934, peu d'années après la jonction entre le modèle de Lotka et la technique des projections de population, le démographe français, Adolphe Landry, a proposé d'interpréter l'évolution de toutes les populations selon le schéma d'une « révolution démographique ». À partir d'un ancien régime caractérisé par une forte mortalité tout juste contrebalancée par une forte fécondité, la mortalité diminue, ce qui dégage une croissance démographique. Avec retard, la fécondité diminue à son tour jusqu'à un niveau où elle équilibre à nouveau la mortalité, si bien que la population se restabilise. Ce schéma a été repris avec enthousiasme après la Seconde Guerre mondiale sous le nom de « transition démographique ». Au même moment, les pays développés découvraient avec stupeur que la croissance des pays du Tiers Monde s'accélérait, atteignant parfois des valeurs supérieures à 3 p. 100 par an, ce qui correspond à un doublement de la population en vingt ans seulement. On a vu dans le caractère général de la transition démographique la promesse d'une maîtrise de la croissance démographique mondiale. Vision exagérée car la transition démographique ne possède aucune valeur explicative. C'est seulement une description dont le succès repose sur son caractère téléologique : tôt ou tard, l'explosion démographique doit cesser. Ce peut être par une augmentation de la mortalité (on parle alors de « piège malthusien ») qui ramène au point de départ ou par une baisse de fécondité qui permet d'envisager une croissance économique. La prédiction positive de la transition démographique est cependant en train de se réaliser. L'indice conjoncturel de fécondité du monde est passé de 4,9 enfants en moyenne par femme en 1965-1970, période de la plus forte croissance de la population mondiale, à 2,65 sur la période 2000-2005. Tout laisse à penser que la décroissance va se poursuivre et peut-être faire descendre l'indice au-dessous de 2 enfants par femme, ce qui réduirait les craintes que l'importance de la population mondiale et surtout de son développement économique font peser sur l'environnement.

Les causes de ce changement quasi universel de la fécondité sont nombreuses et leur contribution est encore mal évaluée. Il y a d'abord eu la création d'organismes internationaux chargés de répandre les techniques de contraception par l'intermédiaire du planning familial. Ainsi le Fonds des Nations unies pour les activités en matière de population (F.N.U.A.P.) a joué un rôle de premier plan, impulsant aussi de nombreuses études, dont l'enquête mondiale de fécondité, effectuée dans plus de 80 pays de 1970 à 1990. Des conférences mondiales de la population se sont tenues tous les dix ans pour évaluer les progrès accomplis et fixer de nouvelles stratégies. La première conférence, organisée à Bucarest en 1974, avait insisté sur l'importance du développement économique pour le contrôle des naissances. La deuxième, organisée à Mexico en 1984, a misé sur l'importance de l'éducation des femmes, en particulier leur passage par l'école secondaire. La dernière s'est réunie au Caire en 1994. Elle a mis en avant le rôle décisif des femmes (souvent contrecarrées par leurs maris) et de leur choix autonome de fécondité sous l'angle de la « santé reproductive ». Ces différentes politiques ont chacune leur part dans la baisse de la fécondité, mais elles n'expliquent pas tout. En Amérique latine, le revirement de l'Église jusqu'alors hostile à la pilule a eu un rôle important dans le déclenchement de la baisse au début des années 1980. En Iran, la fin de la rente pétrolière coïncide avec le début d'une baisse qui fera passer l'indice conjoncturel de 6 enfants en moyenne par femme à 2 aujourd'hui. Plus généralement, le modèle occidental d'une famille de deux enfants véhiculé par les médias et les films semble s'être imposé dans la quasi-totalité du monde.

Famille et mariage

La crainte de l'explosion démographique et l'activité des organisations qui propageaient le contrôle des naissances ont favorisé de nombreuses recherches sur la fécondité. On a distingué et mesuré les déterminants immédiats tels que l'âge au début de l'union, la fécondabilité, ou probabilité d'une femme de concevoir au cours d'un cycle en fonction de son âge, la stérilité définitive, le temps de retour de l'ovulation après une naissance ou un avortement spontané, la fréquence des avortements spontanés et des interruptions de grossesse et celle de la contraception ainsi que son efficacité (proportion de conceptions évitées). On a ensuite étudié comment les déterminants seconds, c'est-à-dire les facteurs économiques, sociaux et anthropologiques influençaient chacun des déterminants immédiats. Par exemple, on a mis en évidence l'influence de l'allaitement sur la durée d'infécondité post-partum. On a aussi montré qu'une contraception d'une efficacité inférieure à 95 p. 100 se soldait en moyenne par plus de deux échecs, donc deux enfants de plus. On a mis en évidence l'influence de la durée des études, du revenu du ménage, de la religion sur les désirs en matière de famille.

Malgré les nombreux résultats qui ont accru la connaissance de la fécondité, l'approche restait individualiste. Or, à partir des années 1960, des historiens tels que Philippe Ariès et Jean-Louis Flandrin en France, Peter Laslett en Angleterre, Edward Shorter aux États-Unis ont montré l'importance du groupe familial et local dans la prise de décision en matière de fécondité. Dès 1954, Frank Lorimer avait publié un ouvrage prémonitoire, Culture and human fertility, dans lequel il démontrait que toute société humaine, si peu développée soit-elle, pratiquait un contrôle sophistiqué de sa population. La maîtrise de la croissance passait par une compréhension de ces contrôles de manière à les faire évoluer plutôt que par l'application de pratiques étrangères aux cultures considérées. On s'est alors intéressé au cycle de la vie familiale (âge au mariage, au départ du foyer familial, au veuvage et au remariage éventuel, départ des enfants) et à la composition des ménages qui en résultait. On a mis en évidence trois grands modèles : celui de la famille nucléaire en Europe du Nord-Ouest, dans lequel jamais deux couples ne cohabitent ; celui de la famille souche dans le sud-ouest de la France et dans les pays germaniques, où le couple parental et le couple de l'héritier unique peuvent cohabiter ; et celui de la famille multiple dans l'aire sud-slave, où tous les enfants mariés ou non restent dans le ménage parental jusqu'au décès du père.

De même que la femme n'était pas seule à décider de la constitution de sa famille pour laquelle tout le ménage était concerné, le ménage lui-même agissait en fonction du groupe local, de la communauté dans laquelle il vivait et aux règles de laquelle il se soumettait. La chose a paru plus évidente quand, à partir des années 1970, le divorce et les naissances hors mariage se sont rapidement développés. Non seulement d'autres formes de famille monoparentales ou recomposées ont retenu l'attention, mais plus généralement on s'est penché sur le mécanisme de formation des unions et sur le mariage, dont la fréquence décroît brusquement à partir de 1974 dans toute l'Europe occidentale, puis maintenant dans des pays en développement comme ceux du Maghreb. Après l'enquête pionnière d'Alain Girard sur « le choix du conjoint » et les premiers modèles de Louis Henry sur les contraintes qui modelaient la nuptialité, le mariage a été étudié sous la forme d'un marché matrimonial à la manière dont offreurs et demandeurs se mettent en relation sur le marché d'un bien quelconque. Des phénomènes tels que le fort célibat des hommes non qualifiés et celui, symétrique, des femmes très diplômées ont trouvé une explication quasi mécanique : l'hypergamie féminine ou tendance des femmes à se marier dans un milieu égal ou supérieur au leur. Le déroulement des mariages et du cycle de vie des ménages a été reconstitué par des modèles de microsimulation sur ordinateur, comme SOCSIM de Kenneth Wachter, qui permettent de prédire la distribution des ménages et la pyramide des âges sous différentes hypothèses de fécondité, de mariage, d'héritage et de départ des enfants du foyer parental. Ces recherches sont actuellement étendues à la composition et à l'évolution de la population de grands ensembles ou de nouveaux quartiers.

Le vieillissement de la population

À peine l'explosion démographique jugulée, un nouveau péril démographique a été annoncé, celui du vieillissement de la population. Par ce terme, on entend l'accroissement de la proportion de personnes âgées de plus de 60 ou 65 ans (troisième âge) ou éventuellement de plus de 75 ans (quatrième âge). Effectivement, en France, depuis la fin des années 1950, la proportion des personnes de plus de 60 ans est passée de 16 p. 100 à 22 p. 100 de la population totale. La même évolution s'est produite dans presque tous les pays développés et elle atteint maintenant de grands pays en développement telle la Chine. Pendant longtemps, on a souscrit à la doctrine d'Alfred Sauvy, le fondateur de l'Institut national d'études démographiques (I.N.E.D.), selon laquelle le vieillissement était causé par la faiblesse de la fécondité. Cette théorie restait juste tant que la mortalité diminuait peu aux âges élevés, ce qui était vrai jusqu'au début des années 1970. Mais, depuis lors, la longévité s'est accrue à un rythme inconnu auparavant puisque, chaque année, l'espérance de vie a augmenté de deux mois et demi. Désormais, le vieillissement est donc principalement la conséquence de l'allongement de la vie.

En quoi le vieillissement représente-t-il un danger ? Deux raisons sont principalement invoquées : il entraîne une augmentation des dépenses de santé et un déséquilibre des régimes de retraite. En effet, le nombre moyen d'actifs par retraité ne cesse de diminuer et les dépenses de santé augmentent au rythme de 4 p. 100 par an en moyenne depuis plus de trente ans. Ces deux raisons a priori évidentes doivent cependant être sérieusement nuancées, comme les recherches les plus récentes l'ont montré. Les dépenses de santé d'abord : leur augmentation, au rythme annuel de 4 p. 100, est beaucoup plus rapide que celle du nombre de personnes âgées de plus de 60 ans, qui croît au rythme de 0,4 p. 100, soit dix fois moins. La cause principale d'augmentation n'est donc pas le vieillissement mais le coût croissant de la santé. Les générations plus jeunes ont des pratiques de santé plus élaborées que leurs prédécesseurs et elles disposent de revenus plus importants. D'autre part, l'espérance de vie en bonne santé ou l'espérance de vie sans incapacités (E.V.S.I.), que l'on mesure à partir d'une batterie de critères (confinement au domicile, tests physiques et biologiques), s'accroît actuellement un peu plus vite que l'espérance de vie. Les personnes en état d'incapacité sont donc plus âgées qu'auparavant et elles représentent une plus faible proportion de la population totale. La croissance des dépenses de santé représente un défi pour les pays développés (10 p. 100 du revenu national en France et 14 p. 100 aux États-Unis), mais elle n'est pas imputable directement au vieillissement de la population.

La question des retraites est, au contraire, plus directement liée à la démographie. En cinquante ans, l'espérance de vie des hommes de 60 ans, en nombre d'années qu'ils peuvent espérer vivre est passée de 14 années à 23 années, soit une augmentation des deux tiers. Aucun système de retraite par répartition ou par capitalisation ne peut supporter un tel choc sans changer les règles de la retraite. Les pays développés ont réagi de manières différentes. Un certain nombre d'États, dont la France, ont voté des lois fixant un plus grand nombre d'années de travail et donc de cotisation. D'autres pays, comme le Japon et l'Allemagne, retardent progressivement l'âge du départ en retraite. Presque tous les pays, directement ou indirectement ont accru le montant des cotisations des actifs et tentent de réduire celui des retraites en changeant les modes de calcul. Le problème provient cependant plus des inégalités de situation dans la vieillesse que d'un déséquilibre global du système. En France et dans plusieurs pays développés où le système de répartition est en vigueur, le revenu moyen (retraite plus capital) d'un retraité est supérieur à celui d'un actif, mais une grande disparité existe entre retraités car les différences, déjà fortes à la naissance, se sont accrues au cours de l'existence. Aux différences de revenu des retraités s'ajoutent des différences d'espérance de vie importantes et persistantes (en France, à l'âge de 35 ans, un ouvrier sans qualification a six années de moins à vivre qu'un cadre).

Démographie et développement durable

L'argument de l'inégalité de répartition se retrouve dans le domaine des subsistances. Globalement, l'agriculture mondiale produit suffisamment de calories pour nourrir correctement tous les humains. Mais 40 p. 100 de la production de céréales est destinée aux animaux domestiques dont l'abattage ne restituera sous forme de viande que le dixième des calories consommées. 100 calories produites dans le monde se réduisent ainsi à 64 calories consommées. Cette déperdition va peser de plus en plus lourdement sur la consommation à mesure que les grands pays du Sud, en se développant, accroissent leur consommation de viande et de poisson. Alfred Sauvy l'avait résumé par une formule brutale : « pour l'alimentation, les concurrents des pauvres ne sont pas les riches mais leurs vaches ». Le même problème se pose à propos des émissions de gaz à effet de serre. Ce n'est pas la population mondiale qui est directement responsable de leur accroissement, mais le développement rapide de nombreux grands pays, donc l'inégalité qui régnait jusqu'à présent.

Plusieurs démographes, dont George Myers, se sont inquiétés des conséquences démographiques de l'élévation du niveau des mers qui pourrait se traduire par des millions de réfugiés écologiques. En effet, la population mondiale se concentre actuellement sur les côtes. Les États-Unis ont donné l'exemple avec la Californie et la Floride. Ils ont été suivis par l'Europe (par exemple sur le rivage de la Méditerranée ou en France sur l'arc atlantique) puis par les pays en développement, en particulier sur les régions côtières chinoises qui, bien que déjà très peuplées, continuent à drainer les paysans pauvres de l'intérieur. Un relèvement de plusieurs mètres du niveau de la mer noierait des régions agricoles très riches et contraindrait les habitants de ces côtes ainsi que ceux des deltas très peuplés du Nil, de l'Euphrate, du Niger et du Gange à l'exode vers des lieux plus élevés.

D'autres menaces sont encore plus difficiles à évaluer que celle des migrations écologiques. Par exemple, on n'a pas encore observé de hausse de mortalité à cause de pollutions de l'air ou des aliments. Au contraire, dans tous les pays développés, les risques de mortalité pour toutes les causes majeures de décès diminuent, y compris pour les cancers (à l'exception des cancers féminins liés au tabac, dont la consommation a augmenté chez les femmes). Il est possible que l'effet des pollutions se manifeste après un long délai, mais aucun signal avant-coureur n'est détectable au niveau statistique. Il se peut aussi qu'une course de vitesse soit engagée entre la médecine, l'hygiène, la prévention d'un côté, et les pollutions de l'autre, dont les premières sortent actuellement victorieuses.

Les politiques de population

Depuis longtemps, et même depuis l'apparition de la démographie dont c'était l'une des raisons d'être, les gouvernements puis les organisations internationales ont cherché à influencer l'évolution des populations dans des directions souvent opposées. Durant les xviie et xviiie siècles, la croissance démographique a été encouragée, notamment par immigration. Par exemple, la Prusse, dépeuplée par la guerre de Trente Ans (1618-1648), a accueilli les protestants français après la révocation de l'édit de Nantes. Au xixe siècle, sous l'influence de l'Essai sur le principe de population de Malthus, plusieurs gouvernements d'Europe ont craint la surpopulation et pris des mesures pour empêcher le mariage des pauvres, d'où le qualificatif de « malthusien » attribué ensuite plus largement à toute politique visant à limiter la croissance démographique. La première moitié du xxe siècle a connu des politiques eugénistes inspirées par les théories du darwinisme social, dominantes en biologie. On distingue une eugénique positive qui encourage la procréation des classes supérieures (par exemple en France, le système du quotient familial) et une eugénique négative qui décourage celle des classes inférieures. Dans ses formes extrêmes, l'eugénique négative a inspiré des stérilisations forcées en Scandinavie et aux États-Unis durant les années 1920 et des politiques d'extermination sous le Troisième Reich en Allemagne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les politiques démographiques ont été très variables. De nombreux pays développés, inquiets de l'explosion démographique, ont cherché à donner l'exemple du contrôle de la population en prônant la croissance nulle ou zero population growth (Z.P.G.). La plupart des pays en développement ont lancé des politiques malthusiennes plus ou moins incitatives, l'intensité de la contrainte étant la plus forte en Chine avec la politique de l'enfant unique, et la plus faible en Afrique où les structures familiales complexes, la pauvreté et la faiblesse des États constituaient des obstacles au volontarisme. Quelques pays, dont la France et les pays sous influence communiste, ont adopté des politiques d'encouragement à la natalité ou politiques natalistes en instaurant des primes pour les naissances à partir du troisième enfant et des allocations familiales. La faiblesse actuelle de la fécondité en Allemagne et en Europe orientale et méditerranéenne suscite le renouveau de telles politiques.

L'efficacité des politiques démographiques, qu'elles soient natalistes ou malthusiennes, a été faible quand ces dernières n'étaient pas accompagnées de contraintes fortes. On estime que les mesures natalistes prises par la France ont relevé sa fécondité d'environ 0,15 enfant en moyenne par femme, ce qui est modeste. Les politiques malthusiennes ont eu plus d'impact, mais il est difficile de démêler ce qui leur revient de ce qui est attribuable à un changement de mœurs : de la même manière que le baby-boom s'est produit avec une intensité comparable dans les pays avec et sans allocations familiales, la baisse de fécondité des pays en développement n'a pas été proportionnelle à l'importance des politiques de prévention des naissances. Les comportements démographiques ne se résument pas à des calculs à court terme. Ils expriment des options fondamentales des individus sur leur existence en société et sur leur avenir. Pour cette raison, bien que science politique par ses origines et par le souhait de nombreux gouvernements, la démographie reste avant tout une science sociale dans laquelle l'observation, le raisonnement, la modélisation et l'interrogation philosophique jouent un rôle essentiel.

—  Hervé LE BRAS

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, directeur de recherche à l'Institut national d'études démographiques, directeur du laboratoire de démographie historique au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Hervé LE BRAS, « DÉMOGRAPHIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/demographie/