CONSCIENCE DE CLASSE

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L’expression « conscience de classe » appartient au répertoire marxiste. Afin de définir une classe sociale, Karl Marx ne s’en tient pas à l’unique critère de la place occupée dans le rapport de production. En reprenant à son compte une sémantique hégélienne, il propose aussi de distinguer la classe « en soi » et la classe « pour soi ». La première notion désigne un ensemble d’individus qui, bien que partageant objectivement des conditions de vie similaires, sont dénués d’attaches réciproques, ne sont représentés par aucune organisation politique et n’ont aucunement conscience de former un tout social cimenté par des intérêts communs. C’est en ces termes que, dans Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx décrit la paysannerie française. Comparables à des pommes de terre entassées dans un sac, les paysans parcellaires ne forment pas une véritable classe sociale. Pour atteindre le stade « pour soi », il faudrait que ces petits producteurs prennent conscience de la place qui est la leur et des intérêts partagés que, collectivement, ils pourraient défendre.

Dans Misère de la philosophie (1847), Marx avait déjà abordé la question en indiquant que la classe pour soi est le produit de la domination du capital qui place les ouvriers dans une situation comparable tout en organisant, sur le marché du travail, une concurrence meurtrière entre les détenteurs de la force de travail. L’expérience commune et la lutte que celle-ci suscite doit permettre à la masse de se retrouver elle-même et de transformer ses intérêts en intérêts de classe. Le problème est que – Marx le voit très tôt – la société bourgeoise fonctionne à l’aide de fausses apparences qui occultent la réalité objective des rapports sociaux et des intérêts de classe. À toute époque, affirme-t-il dans l’Idéologie allemande (ouvrage rédigé avec Friedrich Engels entre 1845 et 1846), la classe qui domine matériellement a également statut de « puissance spirituelle dominante ». Dotée des moyens de production intellectuelle, elle sait imposer ses propres idées, grâce notamment à des « idéologues » attitrés dont la fonction première est d’entretenir l’illusion sur la réalité des dominations.

Dans Histoire et conscience de classe (1923), le philosophe marxiste Georg Lukács tire un fil similaire qui l’invite à élaborer une théorie de la réification et de la conscience de classe. Pour le philosophe hongrois, aucune société n’a échappé au phénomène marchand. Le capitalisme moderne se distingue cependant des autres formations sociales par la forte emprise qu’y exercent les choses et la valorisation des choses. Cela se traduit notamment par un mouvement d’abstraction et de rationalisation du travail humain au profit de la production de marchandises. La dynamique est meurtrissante. Elle morcelle les individus, rompt le lien entre le travailleur et le produit, ronge les individus jusqu’au plus profond de leur « âme », etc. La vague de fond transforme l’ensemble de la vie des hommes en « objectivité fantomatique ». De nombreux indices témoignent de cette réification tous azimuts : la bureaucratisation du monde, la course au temps, le fétichisme de la marchandise, la formalisation du droit, etc.

La pensée bourgeoise est incapable de comprendre un tel mouvement, car sa raison d’être consiste à magnifier l’ordre social, à le justifier et non à le questionner. L’idéologie de la classe dominante a donc tout d’une « fausse conscience ». Il n’en va pas de même pour le prolétariat auquel Lukács prête la capacité à acquérir une conscience de classe suffisamment aiguisée pour comprendre l’« essence de la société ». La raison tient au fait que le prolétariat ne peut se libérer comme classe qu’en mettant à bas la société de classes. Plus encore, alors que la fausse conscience de la bourgeoisie est surdéterminée par ses intérêts particuliers, celle du prolétariat, qui a pu par moment faire barrage au déploiement de l’action ouvrière (Lukács pense notamment aux critiques sociales des utopistes), a toujours été « axée sur le vrai ». À la fois objet de domination et sujet prométhéen, le prolétariat est le mieux placé pour dépasser l’individualisme et surtout pour comprendre la société dans sa totalité, par-delà donc le mouvement de fragmentation qui la scinde en espaces d’activités multiples (droit, art, politique, sexualité, etc.). Seule la conscience du prolétariat, conclut Lukács, peut montrer comment sortir de la crise du capitalisme. Si ce dernier s’avère incapable de comprendre et de dépasser la réification, puis d’en tirer les conséquences pratiques pour transformer la société, alors la crise perdurera.

En dépit de son caractère abstrait et parfois un peu désuet, le discours sur la conscience de classe de Georg Lukács mérite encore attention aujourd’hui. Il jette en effet un éclairage cru sur une pathologie sociale des sociétés modernes (la réification) que le marxisme traditionnel a longtemps ignoré pour lui préférer d’autres objets d’attention (comme le paupérisme ou les contradictions entre les conditions de production et de consommation). Ce n’est donc pas un hasard si, à l’heure de la mondialisation et des crises financières, le renouveau de la pensée critique passe aujourd’hui par une redécouverte d’une œuvre dédiée à l’histoire et à la conscience de classe et qui, sur les brisées de Marx, a fortement marqué de son empreinte la philosophie sociale de la première moitié du xxe siècle.

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Écrit par :

  • : professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers

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Pour citer l’article

Michel LALLEMENT, « CONSCIENCE DE CLASSE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/conscience-de-classe/