CLÉOPÂTRE (69-30 av. J.-C.)

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L'œuvre de Cléopâtre

La propagande orientée et hostile des thuriféraires d'Auguste n'a pas toujours accablé la reine d'Égypte, la regina meretrix de Properce et de Pline. Le silence de César, dans La Guerre civile, et celui de l'auteur de La Guerre d'Alexandrie tendraient également à prouver que l'un et l'autre avaient peu de reproches à lui faire, et des auteurs plus tardifs ont laissé des jugements favorables. S'il était honteux, pour les partisans d'Auguste qui voulaient accabler Antoine et l'accuser d'avoir trahi le nom romain, d'être « égyptienne » (encore que cette descendante des Lagides n'eût sans doute pas une seule goutte de sang égyptien), n'est-il pas au contraire honorable, ou à tout le moins habile, que cette reine grecque soit la première de sa famille à parler l'égyptien, qu'elle ait cherché à rallier à sa cause les gens de la chôra (c'est-à-dire de la province, par opposition à la capitale, Alexandrie), qu'elle ait assumé des rituels pharaoniques négligés par ses prédécesseurs ? Dès la première année du règne, elle intronise le taureau sacré Bouchis et, pour la première fois dans toute l'histoire de la dynastie ptolémaïque, adopte le rituel traditionnel pour la naissance de Ptolémée-Césarion-Horus, fils de César-Amon et de Cléopâtre-Isis. Elle veut que ce fils né d'un Romain soit reconnu par l'opinion égyptienne. À la différence de tous ses prédécesseurs, qui ne voulaient être que « rois d'Alexandrie », elle s'appliqua à être « reine d'Égypte ». Le trône pour elle ne fut pas un patrimoine que l'on dilapide, mais une patrie que l'on dirige. Ce seul souci la distingue nettement et honorablement de tous les autres Lagides.

Elle se rendit compte que l'Égypte ne pouvait plus se suffire à elle-même, qu'elle ne pouvait plus rester fermée sur elle-même, forte de son passé immémorial et de ses traditions séculaires. En ce pays dont l'ancienneté enchantait Platon et tous les Grecs, dans cette Égypte immuable dont l'art, les institutions, les gouvernements ne semblaient subsister qu'en vertu de la force acquise au cours des siècles – au point que les Ptolémées ne firent qu'adopter ou adapter les institutions pharaoniques et que les Romains utilisèrent les institutions ptolémaïques plutôt qu'ils n'en apportèrent de nouvelles –, Cléopâtre fit preuve de la qualité la plus rare, la plus neuve : l'imagination. Elle sut se tourner vers cette force nouvelle qui pointait à l'Occident, Rome, dont on ne savait trop alors quel était l'élément dominant. Car, en ne considérant que le règne de son père, Ptolémée XII Aulète, Cléopâtre pouvait se demander à bon droit de qui il était le protégé. Devait-il son trône au Sénat et au peuple romain qui l'avaient reconnu comme allié et ami en 59 avant J.-C., et qui avaient refusé d'appliquer les clauses du fameux testament de Ptolémée IX Sôtêr II, autorisant le peuple romain à annexer l'Égypte et Chypre quand bon lui semblerait ? Était-il roi grâce à César, qui, d'abord partisan de l'annexion de l'Égypte, avait changé d'avis après s'être rapproché de Crassus et de Pompée, après avoir obtenu le consulat et sans doute reçu des subsides et des promesses du Lagide ? Régnait-il grâce à Pompée, qui rêvait d'obtenir des titres de reconnaissance auprès du roi d'Égypte et dont l'homme de main dévoué, A. Gabinius, avait ramené Aulète à Alexandrie ? Dans le champ d'intrigues qui définit donc Rome à cette époque, Cléopâtre chercha la force capable d'affermir le royaume lagide. S'attacher à César, c'était miser sur l'Empire, mais elle ne pouvait prévoir l'échéance des ides de mars.

S'il fallait de l'imagination pour inaugurer cette politique occidentale qui rompait avec les traditions ptolémaïques, faisant d'Alexandrie la capitale de l'Orient hellénistique, il n'en fallait pas moins pour penser que le royaume lagide, en pleine décadence, pourrait s'allier à Rome sans perdre son individualité. Ce fut pourtant le pari de Cléopâtre, dont aucun acte ne témoigne qu'elle ait cherché à aliéner le royaume d'Égypte en se prêtant à son annexion par Rome. Sans doute est-ce là qu'elle fit preuve du sens politique le plus averti. Connaissant les problèmes inextricables de son pays, la pesanteur paralysante de ses institutions et de ses traditions, l'instabilité de sa situation économique et sociale, elle comprit que de sa précarité même l'Égypte pouvait tirer sa plus grande force. En effet, si Rome avait besoin des richesses égyptiennes, de la situation privilégiée de l [...]

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  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Dijon

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Pour citer l’article

André BERNAND, « CLÉOPÂTRE (69-30 av. J.-C.) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cleopatre/