ANTIGONE, Jean AnouilhFiche de lecture

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Antigone a raison et Créon n'a pas tort

S'il reprend globalement les éléments du mythe et de la pièce de Sophocle – on note cependant la disparition du devin Tirésias, l'effacement du rôle du chœur et l'invention du personnage de la nourrice –, la principale intervention d'Anouilh consiste en une désacralisation, au sens propre comme figuré : les préoccupations, le comportement, le langage des personnages n'ont plus grand chose à voir avec ceux des héros ou des demi-dieux de la tragédie antique, et l'univers lui-même, actualisé, apparaît dépourvu de toute transcendance.

La pièce se présente comme une succession de « débats » révélant des antagonismes de genres (hommes/femmes), de générations (jeunesse/maturité), de caractères (passion/raison, audace/pusillanimité), de modes d'expression (poésie/prosaïsme). Ce n’est plus face aux dieux mais face à l'existence que les personnages se confrontent les uns aux autres. À l'idéalisme d'Antigone, pur principe étrangement dépourvu de contenu (la dimension religieuse ayant disparu et de l'interdit royal et de sa transgression), s'opposent la raison craintive d'Ismène (« Je ne veux pas mourir »), et le cynisme désabusé de Créon (« pour que les brutes que je gouverne comprennent, il faut que cela pue le cadavre de Polynice dans toute la ville, pendant un mois »).

Sans doute l'issue ne fait-elle guère de doute. Mais, sans le pouvoir des dieux, la fatalité prend ici plutôt la forme de deux logiques parallèles qui vont jusqu'au bout d'elles-mêmes. La décision finale d'Antigone, après un bref instant d'hésitation, peut être interprétée autant comme une affirmation de liberté – mais sans réel objet – que comme le produit inévitable d'une « machine infernale » qu'elle a elle-même agencée. Quant à l'ubris (la démesure), centrale chez les tragiques grecs, elle n'est pas absente de la pièce mais elle s'est déplacée : du roi Créon, qui prétendait imposer l'ordre de la cité contre celui des dieux, à Antigone, coupable de l'orgueil du martyre (« Tu as dû penser que je te ferais mourir. Et cela te paraissait un dénouement tout naturel pour toi, orgueilleuse »). Le débat autour des valeurs morales qui marquait la tragédie de Sophocle s'efface ici derrière une complexité, ou plutôt un mystère qui, lui, semble interdire toute morale et tout jugement : Antigone a raison mais Créon n'a pas tort, et inversement... C'est peut-être par ce relativisme on ne peut plus pessimiste (il se pourrait même que les corps d'Étéocle et de Polynice aient été confondus, et de toute façon le premier ne valait probablement pas mieux que le second) que la pièce décontenance, intrigue et finalement séduit. L'irrévocabilité des décisions, l'intangibilité des positions, la radicalité des résolutions contrastent en définitive avec la fragilité des ressorts qui les animent et des arguments qui les justifient : ni Créon ni Antigone ne semblent au fond vraiment croire en leurs propres postures, et les discours comme les actes semblent frappés d'une forme d'indifférenciation. Ce scepticisme explique que la pièce ait pu être applaudie en son temps comme un appel à la Résistance et condamnée comme un ralliement au pétainisme. Et c'est aussi sans doute par là qu'elle continue de nous parler aujourd'hui.

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Pour citer l’article

Guy BELZANE, « ANTIGONE, Jean Anouilh - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/antigone-fiche-de-lecture/