ENGEL ANDRÉ (1947- )

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Philosophe de formation, André Engel abandonne l'enseignement pour rejoindre le Théâtre de l'Espérance de Jean-Pierre Vincent et de Jean Jourdheuil. Il participe à la réalisation de Dans la jungle des villes, de Brecht (1972), puis signe la mise en scène de Don Juan et Faust, de C. D. Grabbe, l'année suivante. En 1975, il collabore au Faust Salpêtrière, du metteur en scène allemand Klaus Michaël Grüber.

La même année, Jean-Pierre Vincent prend la direction du Théâtre national de Strasbourg. S'entourant d'intellectuels, auteurs, dramaturges (Michel Deutsch, Bernard Chartreux), pour la plupart issus du mouvement de Mai-68, il constitue un « collectif » théâtral. Marqué par la pensée de Guy Debord et le situationnisme, André Engel est de l'aventure. Il inaugure au T.N.S. un style de mise en scène inédit et tonitruant. Accompagné du peintre et scénographe Nicky Rieti, dont il ne se séparera plus, et du dramaturge et philosophe Bernard Pautrat, Engel imagine une représentation théâtrale qui bouleverserait les codes et les traditions du dispositif scène-salle. Ce sera Baal (1976), la première pièce de Brecht, interprétée par Gérard Desarthe dans les haras de Strasbourg. Déplacer la représentation de l'enceinte théâtrale, sclérosée et chargée d'artifices, vers un lieu vivant, utilitaire, au cœur de la cité, inviter les spectateurs à un parcours mimant celui du héros brechtien, telle est la démarche.

Avec les spectacles qui suivent, l'expérience se radicalise. Le public de Week-end à Yaïck (1977), d'après Pougatchev, de Sergueï Essénine (1921), subit le traitement d'un groupe de touristes découvrant l'U.R.S.S. : visite guidée en car et séjour dans la demeure d'une famille d'autochtones. La pièce éclate en autant de spectacles qu'il y a d'appartements. En 1979, Kafka-Théâtre complet transporte les spectateurs dans un hôtel rappelant celui du Château. Isolés dans chacune des cent chambres, ils reçoivent la visite d'un groom, assistent à des scènes, à des récits de persécution. Monté dans des entrepôts désaffectés, Ils allaient obscurs dans la nuit solitaire, (1979), d'après En attendant Godot, ancre la réflexion métaphysique et abstraite de Beckett dans un réel concret et urbain. Dell'Inferno (1982), lecture du mythe d'Orphée à la lumière de l'œuvre de Dante, de Rilke, est conçu comme un parcours initiatique, en train puis dans la zone industrielle de la plaine Saint-Denis. Dernière tentative du genre, Lulu, (1983), d'après Wedekind, se déroule dans la salle de café-concert du Bataclan, à Paris, rénovée pour l'occasion.

Il y a de la part d'Engel le souhait d'en finir avec la scène à l'italienne, qui « brime le corps du spectateur », la volonté d'abolir la distance, la séparation qu'elle suppose. Le décentrement ne concerne pas seulement le lieu théâtral mais porte sur le dispositif dramatique dans son ensemble. Plutôt que d'assister aux tribulations du sujet kafkaïen, les participants de Kafka-Théâtre complet les endurent eux-mêmes. Le spectateur est placé au cœur de la métaphore, il devient le sujet même du spectacle.

À son retour dans l'enceinte théâtrale, Engel persiste à jouer le jeu du dépaysement. Le décor de Penthésilée, de Kleist (1981), fige la scène dans un glacier. Pour le Misanthrope (1985), Rieti transforme la maison de la culture de Bobigny en écuries, figurant un lieu à mi-chemin de la société et de la nature. Quant à l'adaptation à la scène du Livre de Job (1989), elle souffre de l'ultra-décorativisme d'Engel, brouillant la limpidité du texte.

Les écrivains allemands et autrichiens demeurent ses auteurs de prédilection : il met en scène Venise sauvée (1986), d'après Hofmannsthal, La Nuit des chasseurs (1988), réflexion intellectualiste autour du Woyzeck de Büchner, Légendes de la forêt viennoise (1992) de Ödön von Horváth, chronique sur fond de bêtise petite-bourgeoise au temps de l'ascension hitlérienne que suivront le Jugement dernier (2004) et La Double Mort de l’horloger (2013). La cruauté et l'humour de Thomas Bernhard l'inspirent particulièrement. Il donne du Réformateur du monde (1990), de La Force de l'habitude (1997) et de Minetti (2008), des mises en scène plus apaisées qu'à son habitude, d'où le maniérisme et l'agitation sont absents.

Passé les spectacles-événements des années 1970, c'est peut-être avec l'opéra que le romantisme, l'aspiration vers l'image cinématographique et les inventions scéniques d'André Engel trouvent le mieux leur justification : après avoir mis en scène Lady Macbeth de Mzensk, de Chostakovitch (Opéra-Bastille, 1992), il monte notamment La Petite Renarde rusée de Janáček (Opéra de Lausanne, 1999), Cardillac de Hindemith et Louise de Charpentier (Opéra-Bastille, 2005 et 2007), Ariane à Naxos de Richard Strauss (Opéra national du Rhin, 2010).

Longtemps en délicatesse avec l'institution, André Engel dirige de 1996 à 2004 le Centre dramatique national de Savoie. Invité à l'Odéon-Théâtre de l'Europe par Georges Lavaudant au titre d'artiste associé, il met en scène Le Roi Lear (2006) et La Petite Catherine de Heilbronn, de Kleist (2008).

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  • : écrivain, metteur en scène, maître de conférences à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

David LESCOT, « ENGEL ANDRÉ (1947- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/andre-engel/