À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, Marcel ProustFiche de lecture

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Un roman d'initiation

La mort de Swann, modèle fascinant mais trompeur, celle de la grand-mère, qui, par ses principes de moralité, d'hygiène et par sa foi dans les vertus de l'intelligence, risquait elle aussi d'égarer son petit-fils, celle de Bergotte enfin, écrivain académique qu'il a eu la tentation d'imiter, sont pour le héros les jalons douloureux d'une initiation. Celle-ci lui sera procurée de façon plus positive, à l'occasion d'un séjour au bord de la mer, par le peintre Elstir. Peignant les choses comme il les voit, c'est-à-dire sans recours au raisonnement, celui-ci lui enseigne l'art de la métaphore : alors qu'ils paraissent émietter le réel, voire en intervertir les éléments, ses tableaux composent en fait l'univers profond de l'artiste. Mieux encore, le musicien Vinteuil, dont la sonate décorait l'univers sentimental de Swann ou le teintait de nostalgie, offre au héros, grâce à la révélation de son septuor, un témoignage de cette patrie idéale d'où le créateur se sent exilé.

La saveur d'une petite madeleine trempée dans du thé a magiquement ressuscité dans l'esprit du héros le monde de son enfance à Combray, dont l'évocation ouvre le roman. Quelques mois plus tard, il est invité chez la princesse de Guermantes. Celle-ci n'est autre, désormais, que l'ex-madame Verdurin chez qui Swann rencontrait jadis Odette. Ainsi, les deux mondes autrefois antagonistes du faubourg Saint-Germain et de la riche « bohème » littéraire se trouvent-ils unifiés en une seule personne. Cette « matinée », qui sert de scène finale, met en scène les fabuleuses mutations sociales qui se sont opérées en près d'un demi-siècle et présente aux yeux étonnés du héros le spectacle vertigineux du vieillissement qui frappe les invités de la princesse. Elle est surtout pour lui l'occasion d'achever grâce à d'autres réminiscences (inégalité des pavés sous le pied, serviette empesée, bruit d'une cuiller) le surgissement de son passé enfoui. Par elles, « le temps retrouvé » est rendu possible. L'intelligence aura alors pour rôle de mettre en œuvre ce moi profond que la sensation avait seule le pouvoir de lui révéler.

Les longues phrases de Proust enclosent la multiplicité des événements qui se présentent presque simultanément aux sens ou à la conscience, mais aussi les idées qui se superposent dans l'esprit de l'écrivain, soucieux d'illustrer par des comparaisons comment les microcosmes et les macrocosmes répondent aux mêmes lois : les phénomènes qui se produisent en botanique ou chez les insectes offrent des symptômes comparables à ceux qui gouvernent les groupes sociaux, et la scène de jalousie qu'un amant fait à sa maîtresse s'apparente à celle qui, pendant la Grande Guerre, déchire la France et l'Allemagne à propos de l'Alsace et de la Lorraine. La longueur du roman est elle-même liée à son sens : il fallait au héros cheminer longtemps – Les Mille et Une Nuits sont, avec les Mémoires de Saint-Simon, un des modèles explicites de la Recherche – et surmonter une foule d'obstacles pour que semblât plus précieux le Graal auquel il finit par accéder : « Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. »

Avec Le Temps retrouvé (1999), le cinéaste Raoul Ruíz a livré une vision très originale de l'univers proustien.

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Marcel Proust

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Marcel Proust, J. E. Blanche

Marcel Proust, J. E. Blanche
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Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Pierre-Louis REY, « À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, Marcel Proust - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/a-la-recherche-du-temps-perdu/