À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, Marcel ProustFiche de lecture

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Histoire d'une vocation littéraire, À la recherche du temps perdu fut ébauché en 1908 par Marcel Proust (1871-1922), concurremment à un essai dirigé contre la méthode critique de Sainte-Beuve, coupable aux yeux de l'écrivain d'avoir jugé ses contemporains d'après leur comportement en société, en négligeant leur « moi profond ». À la recherche du temps perdu va moduler sur le mode romanesque, en trois mille pages, l'inspiration du Contre Sainte-Beuve abandonné : son héros, en apparence frivole, sensible aux plaisirs mondains et aux tentations de l'amour, va en effet puiser dans son expérience recomposée et unifiée grâce à des phénomènes de mémoire involontaire la matière de son œuvre. Le roman, intitulé jusqu'en 1912 Les Intermittences du cœur, occupera Proust pendant quatorze ans. Celui-ci a pris dès 1910 la précaution d'en écrire la fin, quitte à la retoucher ensuite. Mais quand il meurt, en 1922, certains développements demeurent inachevés, voire en suspens. Quatre parties ont été publiées de son vivant : Du côté de chez Swann (1913), À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919), Le Côté de Guermantes I et II (1920-1921), Sodome et Gomorrhe (1921-1922) ; trois autres le seront après sa mort : La Prisonnière (1923), La Fugitive ou Albertine disparue (1925), enfin Le Temps retrouvé (1927). Le héros-narrateur ressemble suffisamment à Marcel Proust pour qu'on croie lire une autobiographie à peine déguisée. Mais, à la différence du romancier, il n'est ni juif ni homosexuel, ce qui lui permet de mieux analyser les motifs d'exclusion qui cloisonnent la société. Supposera-t-on du moins que l'œuvre vers laquelle le héros du Temps retrouvé s'avance finalement en tremblant, sans savoir s'il aura la force et le temps de l'écrire, coïncide avec le roman que nous venons de lire ? On l'imaginera plutôt comme une œuvre idéale, dont le récit de Proust offre la genèse et les ressorts profonds.

Marcel Proust

Marcel Proust

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À la recherche du temps perdu peut être lu comme un roman d'initiation, un patient décryptage des signes du monde qui permettra enfin au narrateur d'accéder à la vérité de l'art. Véritable révolution dans le domaine du roman, l'œuvre déclencha de vives polémiques, notamment lorsque le... 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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De Swann à Marcel

À ce mode de l'autobiographie fictive fait exception un épisode de Du côté de chez Swann, « Un amour de Swann », souvent publié séparément. Esthète raffiné, épargné par le snobisme qui règne chez les mondains, Charles Swann souffre par la faute d'Odette de Crécy, une femme qui n'est même pas « son genre », les pires tourments de la jalousie. Il apparaît, dans l'ensemble de la Recherche, comme un double incomplet du narrateur. Celui-ci échappera en effet aux impasses de l'esthétisme, qui enrichit la vie grâce à l'art et réciproquement, quand il comprendra que l'art est d'une essence supérieure. Il endurera lui aussi, à cause de sa compagne de jeux, Gilberte (la fille de Swann et d'Odette), puis avec la jeune fille qu'il retiendra « prisonnière », Albertine, des tortures redoublées par la révélation que les survivants de Sodome et de Gomorrhe ont étendu leur empire dans le monde, jusqu'à autoriser tous les soupçons. Mais, après la mort d'Albertine, il surmontera son chagrin au point de faire d'elle un des motifs de son œuvre.

Un roman d'initiation

La mort de Swann, modèle fascinant mais trompeur, celle de la grand-mère, qui, par ses principes de moralité, d'hygiène et par sa foi dans les vertus de l'intelligence, risquait elle aussi d'égarer son petit-fils, celle de Bergotte enfin, écrivain académique qu'il a eu la tentation d'imiter, sont pour le héros les jalons douloureux d'une initiation. Celle-ci lui sera procurée de façon plus positive, à l'occasion d'un séjour au bord de la mer, par le peintre Elstir. Peignant les choses comme il les voit, c'est-à-dire sans recours au raisonnement, celui-ci lui enseigne l'art de la métaphore : alors qu'ils paraissent émietter le réel, voire en intervertir les éléments, ses tableaux composent en fait l'univers profond de l'artiste. Mieux encore, le musicien Vinteuil, dont la sonate décorait l'univers sentimental de Swann ou le teintait de nostalgie, offre au héros, grâce à la révélation de son septuor, un témoignage de cette patrie idéale d'où le créateur se sent exilé.

La saveur d'une petite madeleine trempée dans du thé a magiquement ressuscité dans l'esprit du héros le monde de son enfance à Combray, dont l'évocation ouvre le roman. Quelques mois plus tard, il est invité chez la princesse de Guermantes. Celle-ci n'est autre, désormais, que l'ex-madame Verdurin chez qui Swann rencontrait jadis Odette. Ainsi, les deux mondes autrefois antagonistes du faubourg Saint-Germain et de la riche « bohème » littéraire se trouvent-ils unifiés en une seule personne. Cette « matinée », qui sert de scène finale, met en scène les fabuleuses mutations sociales qui se sont opérées en près d'un demi-siècle et présente aux yeux étonnés du héros le spectacle vertigineux du vieillissement qui frappe les invités de la princesse. Elle est surtout pour lui l'occasion d'achever grâce à d'autres réminiscences (inégalité des pavés sous le pied, serviette empesée, bruit d'une cuiller) le surgissement de son passé enfoui. Par elles, « le temps retrouvé » est rendu possible. L'intelligence aura alors pour rôle de mettre en œuvre ce moi profond que la sensation avait seule le pouvoir de lui révéler.

Les longues phrases de Proust enclosent la multiplicité des événements qui se présentent presque simultanément aux sens ou à la conscience, mais aussi les idées qui se superposent dans l'esprit de l'écrivain, soucieux d'illustrer par des comparaisons comment les microcosmes et les macrocosmes répondent aux mêmes lois : les phénomènes qui se produisent en botanique ou chez les insectes offrent des symptômes comparables à ceux qui gouvernent les groupes sociaux, et la scène de jalousie qu'un amant fait à sa maîtresse s'apparente à celle qui, pendant la Grande Guerre, déchire la France et l'Allemagne à propos de l'Alsace et de la Lorraine. La longueur du roman est elle-même liée à son sens : il fallait au héros cheminer longtemps – Les Mille et Une Nuits sont, avec les Mémoires de Saint-Simon, un des modèles explicites de la Recherche – et surmonter une foule d'obstacles pour que semblât plus précieux le Graal auquel il finit par accéder : « Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. »

Avec Le Temps retrouvé (1999), le cinéaste Raoul Ruíz a livré une vision très originale de l'univers proustien.

—  Pierre-Louis REY

Bibliographie

M. Proust, À la recherche du temps perdu, J.-Y. Tadié éd., Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1987-1989 (texte repris de la coll. Folio-Gallimard).

※ Études

A. Compagnon, Proust entre deux siècles, Le Seuil, Paris, 1989

G. Deleuze, Proust et les signes, P.U.F., Paris, 1970

M. Raimond, Proust romancier, S.E.D.E.S., Paris, 1984

J.-P. Richard, Proust et le monde sensible, Seuil, Paris, 1974

J.-Y. Tadié, Proust et le roman, 1971, coll. Tel, Gallimard, 1986.

Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Pierre-Louis REY, « À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU, Marcel Proust - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 février 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/a-la-recherche-du-temps-perdu/