Penseur engagé sur le front de la modernité (entendue comme crise à répétition), Walter Benjamin doit sa clairvoyance et sa fulgurance à la mobilité avec laquelle il se déplace entre les lignes en suivant une sorte de voie excentrique. Cette agilité l'amène à conjuguer, entre autres, l'héritage d'une métaphysique du langage et la recherche d'une politique subversive, obligeant à revoir les concepts d'art, de culture et d'histoire. Certes, son champ d'opération – l'entre-deux-guerres – n'est plus exactement le nôtre. Mais ses cheminements théoriques – conduisant de l'« extrapolation par les extrêmes » à l'élaboration d'« images dialectiques » en passant par une refonte de la notion même d'« origine » – ainsi que son appel pratique à fonder l'idée de progrès sur celle de catastrophe n'ont pas fini de nous remuer à l'aube du xxie siècle. Peut-être commencent-ils seulement à nous parler.
1. Révélation et tragédie. La question de l'origine
Si Walter Benjamin, dans une Allemagne où la crise de la conscience européenne atteint son sommet en ce début de xxe siècle, demeure en marge des courants établis, c'est pour mieux opérer entre leurs diverses positions. Parmi ses interlocuteurs privilégiés, il a compté, outre Theodor W. Adorno (représentant, avec Max Horkheimer, de la « théorie critique » propre à ce qu'il est convenu d'appeler l'école de Francfort), des esprits aussi contraires que Gershom Scholem, spécialiste de la mystique juive, et Bertolt Brecht, instaurant Marx en lecteur tout désigné de son théâtre « épique ». Les six volumes de correspondance parus à partir de 1995, et qui enrichissent considérablement le premier recueil de 1966, multiplient les confrontations et les différenciations subtiles. Benjamin saura en dégager une nouvelle radicalité, à la mesure des complexités de la modernité.
Ses premiers écrits, où romantisme et judaïsme s'entrecroisent spontanément se nouent autour du rapport entre esprit et langage : ainsi l'essai de 1916, Sur le langage en général et sur le langage […]
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