5. Essai de bilan
Deux clichés également discutables s'opposent au sujet des Vikings. Le premier, emprunté aux écrits contemporains des moines latins, montre des païens déchaînés, démoniaques, ruinant de fond en comble l'Occident entier, anéantissant ses villes, brûlant ses églises ; s'il rend bien compte de la terreur panique qui fut souvent ressentie et qui paralysa la défense, il exagère énormément les dommages subis, bien inférieurs, à coup sûr, à ceux des invasions du Bas-Empire ; ils suffisent rarement à créer une véritable discontinuité entre l'époque carolingienne et l'âge féodal.
Le second cliché, naguère à la mode en Scandinavie, fait paradoxalement de ce temps de violence débridée un âge d'or, illustré par de splendides œuvres d'art, glorifié par une littérature brillante. Il est bien sûr que les couches supérieures des sociétés nordiques purent s'adonner à un certain luxe, voire à un mécénat littéraire, et que certaines branches de l'art, de l'orfèvrerie à la construction navale, produisirent des chefs-d'œuvre. Mais finalement l'Europe du Nord ne tira de tant de butin qu'un profit assez mince, du moins pour ce qui concerne la grande masse de la population. Et, sauf en Islande, le passage des Vikings fut vite oublié.
Les conséquences essentielles de ce mouvement sont à chercher sur un autre plan. D'abord sur celui du peuplement : les îles Fær-/Oer et l'Islande font encore aujourd'hui partie du monde scandinave, le Groenland lui fut rattaché jusqu'au xve siècle, les îles Orcades et les îles Shetland jusqu'au xvie. Puis, et surtout, dans les domaines politique et économique. En Normandie en particulier, et dans la Russie de Kiev, les Vikings ont laissé un remarquable héritage de souplesse pragmatique, d'amour de l'efficacité et de sens des réalités qui devait avoir une importance décisive dans l'histoire du xie siècle. Le long de toutes les « mers étroites » de l'Europe du Nord-Ouest, ils ont provoqué la naissance de nouveaux courants d'échanges ; ceux-ci ont directement entraîné l'éclosion d'une génération de villes portuaires qui seront parmi les plus actives du monde médiéval. Par la perception même des danegeld, ils ont contribué à remettre en circulation les métaux précieux thésaurisés au haut Moyen Âge et donc, involontairement, à ranimer l'économie d'échanges. À ce titre, ils méritent de figurer parmi les composantes majeures de l'histoire européenne.
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