2. Le « gestalt switch »
Pour modéliser cette expérience, Kuhn se tourne vers la psychologie « gestaltiste » : il interprète son expérience avec la physique aristotélicienne comme étant celle d'un gestalt switch (changement de forme). La théorie gestaltiste désigne par ce terme un basculement global de la perception, au cours duquel une même forme peut apparaître successivement comme propre à deux objets incompatibles (par exemple, selon un célèbre dessin, le même trait de crayon peut évoquer la forme d'un canard, ou celle d'un lapin). Dans le cas du concept de mouvement, un semblable basculement mental peut avoir lieu : le mouvement peut être vu dans une optique soit newtonienne, soit aristotélicienne. Les deux descriptions correspondent en quelque façon à l'expérience, vue de deux façons différentes.
Sur quoi porte exactement ce changement de gestalt ? La réponse de Kuhn sur ce point constitue sa principale originalité, qui s'ancre dans son apprentissage de la physique. Selon lui, la formation de la pensée scientifique est loin de se réduire à l'acquisition de connaissances purement intellectuelles abstraites et explicites : elle consiste avant tout à faire des exercices, à apprendre tacitement des règles de résolution de problèmes, pour les réemployer ensuite dans des cas inconnus mais apparentés. Le travail scientifique ne doit donc pas être conçu sur un mode purement intellectualiste, comme on le faisait jusque-là, selon Kuhn, en philosophie, mais comme un travail d'apprentissage pratique de « résolution d'énigmes ».
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