Plus jeune d'une dizaine d'années que Wordsworth, Scott, Coleridge, Landor et Lamb, De Quincey paraît profondément lié au mouvement romantique anglais, mais il y occupe une place à part. Car sa figure est ambiguë et son talent parvient à faire voisiner les extrêmes et les contradictions : ses thèmes sont souvent « romantiques », mais une passion du détail, de la logique, de l'analyse en fait un écrivain d'une modernité surprenante. Il excelle à décrire l'horreur des défaillances physiologiques comme l'envoûtement des rêveries hallucinées, et à inspirer le frisson que dégage l'attente angoissée du crime. Une voluptueuse recherche du rêve et du morbide annonce Baudelaire, Wilde et Huysmans, tandis que son goût du fantastique et du gothique rappelle Scott et Ann Radcliffe. Mais De Quincey s'impose surtout comme maître du récit, de l'autobiographie, du fragment, poète et analyste des moments clefs en des textes d'une fulgurante beauté qui influencèrent nombre de romantiques et symbolistes français.
1. La hantise de la mort
L'enfance de Thomas De Quincey le destine à devenir un de ces artistes hantés par l'antérieur comme le furent Baudelaire et Proust. Il est né à Manchester d'un père tuberculeux obligé de plus en plus de s'éloigner des siens. Sa mère, autoritaire et remarquable, dut, seule, élever une famille de huit enfants. Thomas est le cinquième, chéri par trois sœurs aînées ; circonstance dont l'importance est tout de suite saisie par Baudelaire dans son commentaire aux Confessions : « Les chatteries des sœurs aînées, espèces de mères diminutives, transforment pour ainsi dire, en la pétrissant, la pâte masculine » ; circonstance tragique aussi, car l'enfant fait très tôt l'expérience du deuil, ou plutôt celle de la « mélancolie », pour reprendre le terme que Freud oppose à une perte raisonnée et acceptée. En effet, il n'a que deux ans quand il perd une petite sœur âgée de trois ans, puis, entre 1790 et 1795, les morts se multiplient autour de lui : sa grand-mère matern […]
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