Les cinq romans d'Ann Radcliffe sont un parfait reflet de l'esthétique de son époque : on y retrouve le goût des ruines, de l'architecture gothique et des paysages pittoresques ou sublimes, ainsi que des épanchements sentimentaux. Le Roman de la forêt (The Romance of the Forest), son premier livre, paraît en 1791 — la même année que la première Justine de Sade — mais ce sont Les Mystères d'Udolphe (The Mysteries of Udolpho, 1794) qui résument le mieux la recette radcliffienne : une jeune fille fuit ses persécuteurs à travers châteaux, souterrains, grottes et forêts, et finit par triompher de tous les dangers. L'originalité de l'auteur est de créer une atmosphère ténébreuse propice à tous les drames, et, plutôt que d'insister sur la psychologie des personnages, de décrire les architectures et les lieux labyrinthiques dans lesquels l'héroïne doit se débattre. Les événements surnaturels sont tous expliqués rationnellement à la fin du roman, ce qui déçoit le lecteur, un peu agacé de s'y être laissé prendre, mais les convictions religieuses d'Ann Radcliffe lui interdisent d'encourager la superstition, tout en lui permettant d'en exploiter les attraits. L'Italien (The Italian, 1797) développe l'attaque contre le catholicisme : un moine pervers, Schedoni, sépare deux amoureux et, après de multiples péripéties, s'apprête à assassiner la jeune fille lorsqu'il s'aperçoit, grâce à un médaillon qu'elle porte au cou, qu'il s'agit de sa propre fille ; il finira dans les cachots de l'Inquisition, et les amants seront réunis. On est surtout frappé par les belles scènes de terreur et le sombre regard de Schedoni, qui servira de modèle pour le héros byronien.
À trente-trois ans, Ann Radcliffe se plonge dans le silence : on la croit morte, ou folle ; en fait, elle termine paisiblement sa vie auprès de son mari.
Ann Daphné GRIEVE
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