2. Une conscience coupable
Dès l'enfance, De Quincey semble accablé par un fort sentiment de culpabilité qui le pousse à accomplir des actes suspects comme l'épisode qu'il confie dans ses Confessions d'une lettre reçue par erreur contenant une somme de quarante guinées dont il est probable qu'il la jeta dans un fleuve, se sentant coupable « à l'avance ». On se demande ce qui fut déterminant dans la formation de cette conscience coupable : la lecture assidue de la Bible, la sévérité maternelle, ou le fait de survivre à tant de mortes aimées. Très tôt il fut pénétré d'un masochisme soigneusement encouragé par son frère aîné William, cruel et brutal ; masochisme dont on retrouve la trace dans des rêves de passivité et d'impuissance, dans des visions où l'homme demeure paralysé par l'inéluctable et rapide approche d'un phénomène naturel comme la crue d'une rivière ou la venue d'un tremblement de terre. Son imaginaire est hanté, comme plus tard celui de Nerval, par un Orient maléfique peuplé d'animaux fabuleux et horribles, univers dont il est à la fois l'idole et la victime. On y trouve d'étranges personnages comme celui du Malais, une attirance morbide de la peur, une attente terrifiée, presque voluptueuse, de la seconde ultime où l'événement à la fois éclate et se fige, comme dans La Révolte des Tartares (Revolt of the Tartars) et La Nonne militaire d'Espagne (The Spanish Military Nun). Un double mouvement anime De Quincey : le désir d'une chute, d'une perte du moi dans l'infini obscur (le dédale londonien, l'opium, le rêve), et celui de la rédemption (visions mystiques inspirées de la Bible, rêves de Madones). Sa culpabilité s'exprime jusque dans sa description angoissée des gravures de Piranèse que Coleridge lui avait fait connaître. L'architecture (si chère à sa mère) est d'ailleurs essentielle à cet univers où la nature est élaborée et symbolique comme celle d'un Poe et d'un Baudelaire. Nul mieux que ce dernier n'a su parler de De Quincey ; il y a entre eux de frappantes affinités, et […]
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