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TEXTE THÉORIE DU

Qu'est-ce qu'un texte, pour l'opinion courante ? C'est la surface phénoménale de l'œuvre littéraire ; c'est le tissu des mots engagés dans l'œuvre et agencés de façon à imposer un sens stable et autant que possible unique. En dépit du caractère partiel et modeste de la notion (ce n'est, après tout, qu'un objet, perceptible par le sens visuel), le texte participe à la gloire spirituelle de l'œuvre, dont il est le servant prosaïque mais nécessaire. Lié constitutivement à l'écriture (le texte, c'est ce qui est écrit), peut-être parce que le dessin même des lettres, bien qu'il reste linéaire, suggère plus que la parole, l'entrelacs d'un tissu (étymologiquement, « texte » veut dire « tissu ») il est, dans l'œuvre, ce qui suscite la garantie de la chose écrite, dont il rassemble les fonctions de sauvegarde : d'une part, la stabilité, la permanence de l'inscription, destinée à corriger la fragilité et l'imprécision de la mémoire ; et d'autre part la légalité de la lettre, trace irrécusable, indélébile, pense-t-on, du sens que l'auteur de l'œuvre y a intentionnellement déposé ; le texte est une arme contre le temps, l'oubli, et contre les roueries de la parole, qui, si facilement, se reprend, s'altère, se renie. La notion de texte est donc liée historiquement à tout un monde d'institutions : droit, Église, littérature, enseignement ; le texte est un objet moral : c'est l'écrit en tant qu'il participe au contrat social ; il assujettit, exige qu'on l'observe et le respecte, mais en échange il marque le langage d'un attribut inestimable (qu'il ne possède pas par essence) : la sécurité.

1.  La crise du signe

Du point de vue épistémologique, le texte, dans cette acception classique, fait partie d'un ensemble conceptuel dont le centre est le signe. On commence à savoir maintenant que le signe est un concept historique, un artefact analytique (et même idéologique), on sait qu'il y a une civilisation du signe, qui est celle de notre Occident, des stoïciens au milieu du xxe siècle. La notion de texte implique que le message écrit est articulé comme le signe : d'un côté le signifiant (matérialité des lettres et de leur enchaînement en mots, en phrases, en paragraphes, en chapitres), et de l'autre le signifié, sens à la fois originel, univoque et définitif, déterminé par la correction des signes qui le véhiculent. Le signe classique est une unité close, dont la fermeture arrête le sens, l'empêche de trembler, de se dédoubler, de divaguer ; de même pour le texte classique : il ferme l'œuvre, l'enchaîne à sa lettre, la rive à son signifié. Il engage donc à deux types d'opérations, destinées l'une et l'autre à réparer les brèches que mille causes (historiques, matérielles ou humaines) peuvent ouvrir dans l'intégrité du signe. Ces deux opérations sont la restitution et l'interprétation.

Comme dépositaire de la matérialité même du signifiant (ordre et exactitude des lettres), le texte, s'il vient à se perdre ou à s'altérer pour quelque raison historique, demande à être retrouvé, « restitué » ; il est alors pris en charge par une science, la philologie, et par une technique, la critique des textes ; mais ce n'est pas tout ; l'exactitude littérale de l'écrit, définie par la conformité de ses versions successives à sa version originelle, se confond métonymiquement avec son exactitude sémantique : dans l'univers classique, de la loi du signifiant se déduit une loi du signifié (et réciproquement) ; les deux légalités coïncident, se consacrent l'une l'autre : la littéralité du texte se trouve dépositaire de son origine, de son intention et d'un sens canonique qu'il s'agit de maintenir ou de retrouver ; le texte devient alors l'objet même de toutes les herméneutiques ; de la « restitution » du signifiant, on passe naturellement à l'interprétation canonique du signifié : le texte est le nom de l'œuvre, en tant qu'elle est habitée par un sens et un seul, un sens « vrai », un sens définitif ; il est cet « instrument » scientifique qui définit autoritairement les règles d'une lecture éternelle.

Cette conception du texte (conception classique, institutionnelle, courante) est évidemment liée à une métaphysique, celle de la vérité. De même que le serment authentifie la parole, de même le texte authentifie l'écrit : sa littéralité, son origine, son sens, c'est-à-dire sa « vérité ». Depuis des siècles, combien de combats pour la vérité, et aussi, concurremment, combien de combats au nom d'un sens contre un autre, combien d'angoisses devant l'incertitude des signes, combien de règles pour tenter de les affermir ! C'est bien une même histoire, parfois sanglante, toujours âpre, qui a lié la vérité, le signe et le texte. Mais c'est aussi la même crise, qui s'est ouverte au xixe siècle dans la métaphysique de la vérité (Nietzsche) et qui s'ouvre aujourd'hui dans la théorie du langage et de la littérature, par la critique idéologique du signe et la substitution d'un texte nouveau à l'ancien texte des philologues.

Cette crise a été ouverte par la linguistique elle-même. D'une façon ambiguë (ou dialectique), la linguistique (structurale) a consacré scientifiquement le concept de signe (articulé en signifiant et signifié) et peut être considérée comme l'aboutissement triomphal d'une métaphysique du sens, cependant que, par son impérialisme même, elle obligeait à déplacer, à déconstruire et à subvertir l'appareil de la signification ; c'est à l'apogée de la linguistique structurale (vers 1960) que de nouveaux chercheurs, issus souvent de la linguistique elle-même, ont commencé à énoncer une critique du signe et une nouvelle théorie du texte (anciennement dit littéraire).

Dans cette mutation, le rôle de la linguistique a été triple. D'abord, en se rapprochant de la logique, au moment même où celle-ci, avec Carnap, Russell et Wittgenstein, se pensait comme une langue, elle a habitué le chercheur à substituer le critère de validité au critère de vérité, à retirer tout le langage de la sanction du contenu, à explorer la richesse, la subtilité et si l'on peut dire l'infinitude des transformations tautologiques du discours : à travers la pratique de la formalisation, c'est tout un apprentissage du signifiant, de son autonomie et de l'ampleur de son déploiement qui a pu être conduit. Ensuite, grâce aux travaux du cercle de Prague et à ceux de Jakobson, on s'est enhardi à remanier la répartition traditionnelle des discours : toute une part de la littérature est passée à la linguistique (au niveau de la recherche, sinon de l'enseignement), sous le nom de poétique (translation dont Valéry avait vu la nécessité) et a échappé de la sorte à la juridiction de l'histoire de la littérature, conçue comme simple histoire des idées et des genres. Enfin, la sémiologie, discipline nouvelle postulée par Saussure dès le début du siècle mais qui n'a commencé à se développer que vers 1960, s'est principalement portée, du moins en France, vers l'analyse du discours littéraire ; la linguistique s'arrête à la phrase et donne bien les unités qui la composent (syntagmes, monèmes, phonèmes) ; mais au-delà de la phrase ? Quelles sont les unités structurales du discours (si l'on renonce aux divisions normatives de la rhétorique classique) ? La sémiotique littéraire a eu besoin ici de la notion de texte, unité discursive supérieure ou intérieure à la phrase, toujours structuralement différente d'elle. « La notion de texte ne se situe pas sur le même plan que celle de phrase [...] ; en ce sens, le texte doit être distingué du paragraphe, unité typographique de plusieurs phrases. Le texte peut coïncider avec une phrase comme avec un livre entier ; [...] il constitue un système qu'il ne faut pas identifier avec le système linguistique, mais mettre en relation avec lui : relation à la fois de contiguïté et de ressemblance » (T. Todorov).

Dans la sémiotique littéraire stricte, le texte est en quelque sorte l'englobant formel des phénomènes linguistiques ; c'est au niveau du texte que s'étudient le sémantisme de la signification (et non plus seulement de la communication) et la syntaxe narrative ou poétique. Cette nouvelle conception du texte, beaucoup plus proche de la rhétorique que de la philologie, se veut cependant soumise aux principes de la science positive : le texte est étudié d'une façon immanente, puisqu'on s'interdit toute référence au contenu et aux déterminations (sociologiques, historiques, psychologiques), et cependant extérieure, puisque le texte, comme dans n'importe quelle science positive, n'est qu'un objet, soumis à l'inspection distante d'un sujet savant. On ne peut donc parler, à ce niveau, de mutation épistémologique. Celle-ci commence lorsque les acquêts de la linguistique et de la sémiologie sont délibérément placés (relativisés : détruits-reconstruits) dans un nouveau champ de référence, essentiellement défini par l'intercommunication de deux épistémés différentes : le matérialisme dialectique et la psychanalyse. La référence matérialiste-dialectique (Marx, Engels, Lénine, Mao) et la référence freudienne (Freud, Lacan), voilà ce qui permet, à coup sûr, de repérer les tenants de la nouvelle théorie du texte. Pour qu'il y ait science nouvelle, il ne suffit pas en effet que la science ancienne s'approfondisse ou s'étende (ce qui se produit lorsqu'on passe de la linguistique de la phrase à la sémiotique de l'œuvre) ; il faut qu'il y ait rencontre d'épistémés différentes, voire ordinairement ignorantes les unes des autres (c'est le cas du marxisme, du freudisme et du structuralisme), et que cette rencontre produise un objet nouveau (il ne s'agit plus de l'approche nouvelle d'un objet ancien) ; c'est en l'occurrence cet objet nouveau que l'on appelle texte.

2.  La théorie du texte

Le langage dont on décide de se servir pour définir le texte n'est pas indifférent, car il appartient à la théorie du texte de mettre en crise toute énonciation, y compris la sienne propre : la théorie du texte est immédiatement critique de tout métalangage, révision du discours de la scientificité – et c'est en cela qu'elle postule une véritable mutation scientifique, les sciences humaines n'ayant jamais jusqu'ici mis en question leur propre langage, considéré par elles comme un simple instrument ou une pure transparence. Le texte est un fragment de langage placé lui-même dans une perspective de langages. Communiquer quelque savoir ou quelque réflexion théorique sur le texte suppose donc qu'on rejoigne soi-même, d'une façon ou d'une autre, la pratique textuelle. La théorie du texte peut certes s'énoncer sur le mode d'un discours scientifique cohérent et neutre, mais du moins est-ce alors à titre circonstantiel et didactique ; à côté de ce mode d'exposition, on rangera de plein droit dans la théorie du texte la variété très grande des textes (quel qu'en soit le genre, et sous quelque forme que ce soit), qui traitent de la réflexivité du langage et du circuit d'énonciation : le texte peut s'approcher par définition, mais aussi (et peut-être surtout) par métaphore.

La définition du texte a été élaborée à des fins épistémologiques, principalement par Julia Kristeva : « Nous définissons le Texte comme un appareil translinguistique qui redistribue l'ordre de la langue en mettant en relation une parole communicative visant l'information directe avec différents énoncés antérieurs ou synchroniques » ; c'est à Julia Kristeva que l'on doit les principaux concepts théoriques qui sont implicitement présents dans cette définition : pratiques signifiantes, productivité, signifiance, phéno-texte et géno-texte, inter-textualité.

  Pratiques signifiantes

Le texte est une pratique signifiante, privilégiée par la sémiologie parce que le travail par quoi se produit la rencontre du sujet et de la langue y est exemplaire : c'est la « fonction » du texte que de « théâtraliser » en quelque sorte ce travail. Qu'est-ce qu'une pratique signifiante ? C'est d'abord un système signifiant différencié, tributaire d'une typologie des significations (et non d'une matrice universelle du signe) ; cette exigence de différenciation avait été posée par l'école de Prague ; elle implique que la signification ne se produit pas de la même façon non seulement selon la matière du signifiant (cette diversité fonde la sémiologie), mais aussi selon le pluriel qui fait le sujet énonciateur (dont l'énonciation – instable – se fait toujours sous le regard – sous le discours – de l'Autre). C'est ensuite une pratique ; cela veut dire que la signification se produit, non au niveau d'une abstraction (la langue), telle que l'avait postulée Saussure, mais au gré d'une opération, d'un travail dans lequel s'investissent à la fois et d'un seul mouvement le débat du sujet et de l'Autre et le contexte social. La notion de pratique signifiante restitue au langage son énergie active ; mais l'acte qu'elle implique (et c'est en cela qu'il y a mutation épistémologique) n'est pas un acte d'entendement (déjà décrit par les stoïciens et la philosophie cartésienne) : le sujet n'y a plus la belle unité du cogito cartésien ; c'est un sujet pluriel, dont seule jusqu'à ce jour la psychanalyse a pu approcher. Nul ne peut prétendre réduire la communication à la simplicité du schéma classique postulé par la linguistique : émetteur, canal, récepteur, sauf à s'appuyer implicitement sur une métaphysique du sujet classique ou sur un empirisme dont la « naïveté » (parfois agressive) est tout aussi métaphysique ; en fait le pluriel est d'emblée au cœur de la pratique signifiante, sous les espèces de la contradiction ; les pratiques signifiantes, même si provisoirement on admet d'en isoler une, relèvent toujours d'une dialectique, non d'une classification.

  Productivité

Le texte est une productivité. Cela ne veut pas dire qu'il est le produit d'un travail (tel que pouvaient l'exiger la technique de la narration et la maîtrise du style), mais le théâtre même d'une production où se rejoignent le producteur du texte et son lecteur : le texte « travaille », à chaque moment et de quelque côté qu'on le prenne ; même écrit (fixé), il n'arrête pas de travailler, d'entretenir un processus de production. Le texte travaille quoi ? La langue. Il déconstruit la langue de communication, de représentation ou d'expression (là où le sujet, individuel ou collectif, peut avoir l'illusion qu'il imite ou s'exprime) et reconstruit une autre langue, volumineuse, sans fond ni surface, car son espace n'est pas celui de la figure, du tableau, du cadre, mais celui, stéréographique, du jeu combinatoire, infini dès qu'on sort des limites de la communication courante (soumise à l'opinion, à la doxa) et de la vraisemblance narrative ou discursive. La productivité se déclenche, la redistribution s'opère, le texte survient, dès que, par exemple, le scripteur et/ou le lecteur se mettent à jouer avec le signifiant, soit (s'il s'agit de l'auteur) en produisant sans cesse des « jeux de mots », soit (s'il s'agit du lecteur) en inventant des sens ludiques, même si l'auteur du texte ne les avait pas prévus, et même s'il était historiquement impossible de les prévoir : le signifiant appartient à tout le monde ; c'est le texte qui, en vérité, travaille inlassablement, non l'artiste ou le consommateur. L'analyse de la productivité ne peut se réduire à une description linguistique ; il faut, ou du moins l'on peut lui adjoindre d'autres voies d'analyse : celle de la mathématique (en tant qu'elle rend compte du jeu des ensembles et des sous-ensembles, c'est-à-dire de la relation multiple des pratiques signifiantes), celle de la logique, celle de la psychanalyse lacanienne (en tant qu'elle explore une logique du signifiant), et celle du matérialisme dialectique (qui reconnaît la contradiction).

  Signifiance

On peut attribuer à un texte une signification unique et en quelque sorte canonique ; c'est ce que s'efforcent de faire en détail la philologie et en gros la critique d'interprétation, qui cherche à démontrer que le texte possède un signifié global et secret, variable selon les doctrines : sens biographique pour la critique psychanalytique, projet pour la critique existentielle, sens socio-historique pour la critique marxiste, etc. ; on traite le texte comme s'il était dépositaire d'une signification objective, et cette signification apparaît comme embaumée dans l'œuvre-produit. Mais dès lors que le texte est conçu comme une production (et non plus comme un produit), la « signification » n'est plus un concept adéquat. Déjà, lorsqu'on conçoit le texte comme un espace polysémique, où s'entrecroisent plusieurs sens possibles, il est nécessaire d'émanciper le statut monologique, légal, de la signification et de la pluraliser : c'est à cette libération qu'a servi le concept de connotation, ou volume des sens seconds, dérivés, associés, des « vibrations » sémantiques greffées sur le message dénoté. À plus forte raison, lorsque le texte est lu (ou écrit) comme un jeu mobile de signifiants, sans référence possible à un ou à des signifiés fixes, il devient nécessaire de bien distinguer la signification, qui appartient au plan du produit, de l'énoncé, de la communication, et le travail signifiant, qui, lui, appartient au plan de la production, de l'énonciation, de la symbolisation : c'est ce travail qu'on appelle la signifiance. La signifiance est un procès, au cours duquel le « sujet » du texte, échappant à la logique de l'ego-cogito et s'engageant dans d'autres logiques (celle du signifiant et celle de la contradiction), se débat avec le sens et se déconstruit (« se perd ») ; la signifiance, et c'est ce qui la distingue immédiatement de la signification, est donc un travail, non pas le travail par lequel le sujet (intact et extérieur) essaierait de maîtriser la langue (par exemple le travail du style), mais ce travail radical (il ne laisse rien intact) à travers lequel le sujet explore comment la langue le travaille et le défait dès lors qu'il y entre (au lieu de la surveiller) : c'est, si l'on veut, « le sans-fin des opérations possibles dans un champ donné de la langue ». La signifiance, contrairement à la signification, ne saurait donc se réduire à la communication, à la représentation, à l'expression : elle place le sujet (de l'écrivain, du lecteur) dans le texte, non comme une projection, fût-elle fantasmatique (il n'y a pas « transport » d'un sujet constitué), mais comme une « perte » (au sens que ce mot peut avoir en spéléologie) ; d'où son identification à la jouissance ; c'est par le concept de signifiance que le texte devient érotique (pour cela, il n'a donc nullement à représenter des « scènes » érotiques).

  Phéno-texte et géno-texte

On doit encore à Julia Kristeva la distinction du phéno-texte et du géno-texte. Le phéno-texte, c'est « le phénomène verbal tel qu'il se présente dans la structure de l'énoncé concret ». La signifiance infinie se donne en effet à travers une œuvre contingente : c'est ce plan de contingence qui correspond au phéno-texte. Les méthodes d'analyse que l'on pratique ordinairement (avant la sémanalyse et hors d'elle) s'appliquent au phéno-texte ; la description phonologique, structurale, sémantique – en un mot, l'analyse structurale – convient au phéno-texte, parce que cette analyse ne se pose aucune question sur le sujet du texte : elle porte sur des énoncés, non sur des énonciations. Le phéno-texte peut donc, sans qu'il y ait incohérence, relever d'une théorie du signe et de la communication : il est en somme l'objet privilégié de la sémiologie. Le géno-texte, lui, « pose les opérations logiques propres à la constitution du sujet de l'énonciation » ; c'est « le lieu de structuration du phéno-texte » ; c'est un domaine hétérogène : à la fois verbal et pulsionnel (c'est le domaine « où les signes sont investis par les pulsions »). Le géno-texte ne peut donc relever exclusivement du structuralisme (il est structuration, non structure), ni de la psychanalyse (ce n'est pas le lieu de l'inconscient, mais des « rejetons » de l'inconscient) ; il relève d'une logique générale, multiple, qui n'est plus la seule logique de l'entendement. Le géno-texte est, bien entendu, le champ de la signifiance. Du point de vue épistémologique, c'est par le concept de géno-texte que la sémanalyse excède la sémiologie classique, qui cherche seulement à structurer des énoncés, mais ne cherche pas à savoir comment le sujet se déplace, se dévie et se perd lorsqu'il énonce.

  Intertexte

Le texte redistribue la langue (il est le champ de cette redistribution). L'une des voies de cette déconstruction-reconstruction est de permuter des textes, des lambeaux de textes qui ont existé ou existent autour du texte considéré, et finalement en lui : tout texte est un intertexte  ; d'autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. Passent dans le texte, redistribués en lui, des morceaux de codes, des formules, des modèles rythmiques, des fragments de langages sociaux, etc., car il y a toujours du langage avant le texte et autour de lui. L'intertextualité, condition de tout texte, quel qu'il soit, ne se réduit évidemment pas à un problème de sources ou d'influences ; l'intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l'origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets. Épistémologiquement, le concept d'intertexte est ce qui apporte à la théorie du texte le volume de la socialité : c'est tout le langage, antérieur et contemporain, qui vient au texte, non selon la voie d'une filiation repérable, d'une imitation volontaire, mais selon celle d'une dissémination – image qui assure au texte le statut, non d'une reproduction, mais d'une productivité.Ces principaux concepts, qui sont les articulations de la théorie, concordent tous, en somme, avec l'image suggérée par l'étymologie même du mot « texte » : c'est un tissu  ; mais alors que précédemment la critique (seule forme connue en France d'une théorie de la littérature) mettait unanimement l'accent sur le « tissu » fini (le texte étant un « voile » derrière lequel il fallait aller chercher la vérité, le message réel, bref le sens), la théorie actuelle du texte se détourne du texte-voile et cherche à percevoir le tissu dans sa texture, dans l'entrelacs des codes, des formules, des signifiants, au sein duquel le sujet se place et se défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans sa toile. L'amateur de néologismes pourrait donc définir la théorie du texte comme une « hyphologie » (hyphos, c'est le tissu, le voile et la toile d'araignée).

3.  Le texte et l'œuvre

Le texte ne doit pas être confondu avec l'œuvre. Une œuvre est un objet fini, computable, qui peut occuper un espace physique (prendre place par exemple sur les rayons d'une bibliothèque) ; le texte est un champ méthodologique ; on ne peut donc dénombrer (du moins régulièrement) des textes ; tout ce qu'on peut dire, c'est que, dans telle ou telle œuvre, il y a (ou il n'y a pas) du texte : « L'œuvre se tient dans la main, le texte dans le langage. » On peut dire d'une autre façon que, si l'œuvre peut être définie en termes hétérogènes au langage (allant du format du livre aux déterminations socio-historiques qui ont produit ce livre), le texte, lui, reste de part en part homogène au langage : il n'est que langage et ne peut exister qu'à travers un autre langage. Autrement dit, « le texte ne s'éprouve que dans un travail, une production » : par la signifiance.

La signifiance appelle l'idée d'un travail infini (du signifiant sur lui-même) : le texte ne peut donc plus coïncider exactement (ou de droit) avec les unités linguistiques ou rhétoriques reconnues jusqu'ici par les sciences du langage, et dont le découpage impliquait toujours l'idée d'une structure finie ; le texte ne contredit pas forcément ces unités, mais il les déborde, ou, plus exactement, il ne s'y ajuste pas obligatoirement ; puisque le texte est un concept massif (et non numératif), on peut trouver du texte d'un bout à l'autre de l'échelle discursive. On sait que cette échelle est traditionnellement divisée en deux régions distinctes et hétérogènes : toute manifestation de langage de dimension inférieure ou égale à la phrase appartient de droit à la linguistique ; tout ce qui est au-delà de la phrase appartient au « discours », objet d'une ancienne science normative, la rhétorique. Certes, la stylistique et la rhétorique elle-même peuvent traiter de phénomènes intérieurs à la phrase (choix des mots, assonances, figures) ; et, d'autre part, certains linguistes ont tenté de fonder une linguistique du discours (speech analysis) ; mais ces tentatives ne peuvent se comparer au travail de l'analyse textuelle, parce qu'elles sont ou bien dépassées (rhétorique) ou bien très limitées (stylistique), ou bien entachées d'un esprit métalinguistique, se plaçant à l'extérieur de l'énoncé et non dans l'énonciation.

La signifiance, qui est le texte au travail, ne reconnaît pas les domaines imposés par les sciences du langage (ces domaines peuvent être reconnus au niveau du phéno-texte, mais non à celui du géno-texte) ; la signifiance – lueur, fulguration imprévisible des infinis de langage – est indistinctement à tous les niveaux de l'œuvre : dans les sons, qui ne sont plus alors considérés comme des unités propres à déterminer le sens (phonèmes) mais comme des mouvements pulsionnels ; dans les monèmes, qui sont moins des unités sémantiques que des arbres d'associations et sont entraînés par la connotation, la polysémie latente, dans une métonymie généralisée ; dans les syntagmes, dont importe, plus que le sens légal, la frappe, la résonance intertextuelle ; dans le discours enfin, dont la « lisibilité » est ou débordée ou doublée par une pluralité de logiques autres que la simple logique prédicative. Ce bouleversement des « lieux » scientifiques du langage apparente beaucoup la signifiance (le texte dans sa spécificité textuelle) au travail du rêve, tel que Freud en a amorcé la description ; il faut cependant ici préciser que ce n'est pas a priori l'« étrangeté » d'une œuvre qui la rapproche forcément du rêve, mais plutôt le travail signifiant, qu'il soit « étrange » ou non : ce que le « travail du rêve » et le « travail du texte » ont en commun (outre certaines opérations, certaines figures, repérées par Benveniste), c'est d'être un travail hors échange, soustrait au « calcul ».

On comprend bien, dès lors, que le texte est un concept scientifique (ou tout au moins épistémologique) et en même temps une valeur critique, permettant une évaluation des œuvres, en fonction du degré d'intensité de la signifiance qui est en elles. Ainsi, le privilège accordé par la théorie du texte aux textes de la modernité (de Lautréamont à Philippe Sollers) est double : ces textes sont exemplaires parce qu'ils présentent (à un état jamais atteint précédemment) « le travail de la sémiosis dans le langage et avec le sujet », et parce qu'ils constituent une revendication de fait contre les contraintes de l'idéologie traditionnelle du sens (« vraisemblance », « lisibilité », « expressivité » d'un sujet imaginaire, imaginaire parce que constitué comme une « personne », etc.). Cependant, du fait même que le texte est massif (et non numératif), du fait qu'il ne se confond pas obligatoirement avec l'œuvre, il est possible de retrouver « du texte », à un degré moindre, sans doute, dans des productions anciennes ; une œuvre classique (Flaubert, Proust, et pourquoi pas Bossuet ?) peut comporter des plans ou des fragments d' écriture : le jeu, les jeux du signifiant peuvent être présents (au travail) en elle, surtout si l'on admet, ce qui est prescrit par la théorie, d'inclure dans la pratique textuelle l'activité de lecture – et non seulement celle de la fabrication de l'écrit. De la même façon, pour en rester au domaine de l'écrit, la théorie du texte ne se croira pas tenue d'observer la distinction usuelle entre la « bonne » et la « mauvaise » littérature ; les principaux critères du texte peuvent se retrouver, au moins isolément, dans des œuvres rejetées ou dédaignées par la culture noble, humaniste (culture dont les normes sont fixées par l'école, la critique, les histoires de la littérature, etc.) ; l'intertexte, les jeux de mots (de signifiants) peuvent être présents dans des œuvres très populaires, la signifiance dans des écrits dits « délirants », exclus traditionnellement de la « littérature ».

Bien plus : on ne peut, en droit, restreindre le concept de « texte » à l'écrit (à la littérature). Sans doute, la présence de la langue articulée (ou, si l'on préfère : maternelle) dans une production donne à cette production une richesse plus grande de signifiance ; très construits, puisque issus d'un système très codé, les signes langagiers s'offrent à une déconstruction d'autant plus percutante ; mais il suffit qu'il y ait débordement signifiant pour qu'il y ait texte : la signifiance dépend de la matière (de la « substance ») du signifiant seulement dans son mode d'analyse, non dans son être. Pour étendre sans limite la considération de la signifiance, il suffit en somme (pour reprendre un mot de Claudel à propos de Mallarmé) de « se placer devant l'extérieur, non comme devant un spectacle [...], mais comme devant un texte ». Toutes les pratiques signifiantes peuvent engendrer du texte : la pratique picturale, la pratique musicale, la pratique filmique, etc. Les œuvres, dans certains cas, préparent elles-mêmes la subversion des genres, des classes homogènes auxquelles on les rattache : sans oublier la mélodie, par exemple, que la théorie traitera comme un texte (un mixte de voix, pur signifiant corporel, et de langage), bien plus que comme un genre musical, on rapportera l'exemple éclatant de la peinture actuelle qui, dans bien des cas, n'est plus, à vrai dire, ni peinture ni sculpture, mais production d'« objets ». Il est vrai – et c'est normal – que l'analyse textuelle est actuellement bien plus développée dans le domaine de la « substance » écrite (littérature) que dans celui des autres substances (visuelle, auditive). Cette avance tient d'une part à l'existence d'une science préalable de la signification (bien qu'elle ne soit pas la signifiance), qui est la linguistique, et d'autre part à la structure même du langage articulé (par rapport aux autres « langages ») : le signe y est distinct et directement signifiant (c'est le « mot »), et la langue est le seul système sémiotique qui ait le pouvoir d'interpréter les autres systèmes signifiants et de s'interpréter lui-même.

Si la théorie du texte tend à abolir la séparation des genres et des arts, c'est parce qu'elle ne considère plus les œuvres comme de simples « messages », ou même des « énoncés » (c'est-à-dire des produits finis, dont le destin serait clos une fois qu'ils auraient été émis), mais comme des productions perpétuelles, des énonciations, à travers lesquelles le sujet continue à se débattre ; ce sujet est celui de l'auteur sans doute, mais aussi celui du lecteur. La théorie du texte amène donc la promotion d'un nouvel objet épistémologique : la lecture (objet à peu près dédaigné par toute la critique classique, qui s'est intéressée essentiellement soit à la personne de l'auteur, soit aux règles de fabrication de l'ouvrage et qui n'a jamais conçu que très médiocrement le lecteur, dont le lien à l'œuvre, pensait-on, était de simple projection). Non seulement la théorie du texte élargit à l'infini les libertés de la lecture (autorisant à lire l'œuvre passée avec un regard entièrement moderne, en sorte qu'il est licite de lire, par exemple, l'Œdipe de Sophocle en y reversant l'Œdipe de Freud, ou Flaubert à partir de Proust), mais encore elle insiste beaucoup sur l'équivalence (productive) de l'écriture et de la lecture. Sans doute, il y a des lectures qui ne sont que des simples consommations : celles précisément tout au long desquelles la signifiance est censurée ; la pleine lecture, au contraire, est celle où le lecteur n'est rien de moins que celui qui veut écrire, s'adonner à une pratique érotique du langage. La théorie du texte peut trouver des spécifications historiques dans l'usage de la lecture ; il est certain que la civilisation actuelle tend à aplatir la lecture en en faisant une simple consommation, entièrement séparée de l'écriture ; non seulement l'école se vante d'apprendre à lire, et non plus comme autrefois, à écrire (même s'il s'agissait alors, pour l'élève, l'étudiant, d'écrire selon un code rhétorique très conventionnel), mais encore l'écriture elle-même est repoussée, confinée dans une caste de techniciens (écrivains, professeurs, intellectuels) : les conditions économiques, sociales, institutionnelles ne permettent plus de reconnaître, ni en art ni en littérature, ce praticien particulier qu'était – et que pourrait être dans une société libérée – l'amateur.

4.  La pratique textuelle

Traditionnellement, l'œuvre d'art peut relever, en gros, de deux sciences : historique et philologique. Ces sciences – ou plutôt ces « discours » – ont ceci en commun (contrainte qu'elles partagent d'ailleurs avec toutes les sciences positives) qu'elles constituent l'œuvre comme un objet clos placé à distance d'un observateur qui l'inspecte de l'extérieur. C'est essentiellement cette extériorité que l'analyse textuelle remet en cause, non point au nom des droits d'une « subjectivité » plus ou moins impressionniste, mais en raison de l'infinitude des langages ; aucun langage n'a barre sur un autre, il n'y a pas de métalangage (proposition établie par la psychanalyse), le sujet de l'écriture et/ou de la lecture n'a pas à faire à des objets (les œuvres, les énoncés), mais à des champs (les textes, les énonciations) : il est lui-même pris dans une topologie (une science des lieux de parole). À la conception d'une science positive, qui a été celle de l'histoire et de la critique littéraires, et qui est encore celle de la sémiologie, l'analyse textuelle tend à substituer l'idée d'une science critique, c'est-à-dire d'une science qui met en cause son propre discours.

Ce principe méthodique n'oblige pas forcément à rejeter le travail des sciences canoniques de l'œuvre (histoire, sociologie, etc.), mais entraîne à les utiliser partiellement, librement, et surtout relativement. Ainsi, l'analyse textuelle ne récusera nullement les informations fournies par l'histoire littéraire ou l'histoire générale ; ce qu'elle contestera, c'est le mythe critique selon lequel l'œuvre serait prise dans un mouvement purement évolutif, comme si elle devait toujours être rattachée, appropriée à la personne (civile, historique, passionnelle) d'un auteur, qui en serait le père : à la métaphore de la filiation, du « développement » organique, elle préfère la métaphore du réseau, de l'intertexte, d'un champ surdéterminé, pluriel. Même correction, même déplacement en ce qui concerne la science philologique (dans laquelle on range ici les commentaires interprétatifs) : la critique cherche en général à découvrir le sens de l'œuvre, sens plus ou moins caché et qui est assigné à des niveaux divers, selon les critiques ; l'analyse textuelle récuse l'idée d'un signifié dernier : l'œuvre ne s'arrête pas, ne se ferme pas ; il s'agit moins, dès lors, d'expliquer ou même de décrire, que d'entrer dans le jeu des signifiants : de les énumérer peut-être (si le texte s'y prête), mais sans les hiérarchiser ; l'analyse textuelle est pluraliste.

J. Kristeva a proposé de nommer l'analyse textuelle « sémanalyse ». Il était en effet nécessaire de distinguer l'analyse du « texte » (au sens que l'on a donné ici à ce mot) de la sémiotique littéraire ; or la différence la plus visible porte sur la référence psychanalytique, présente dans la sémanalyse, absente de la sémiotique littéraire (qui classe seulement les énoncés et décrit leur fonctionnement structural, sans se préoccuper du rapport entre le sujet, le signifiant et l'Autre). La sémanalyse n'est pas une simple méthode classificatoire ; certes, elle s'intéresse à la typologie des genres, mais c'est précisément pour la remplacer par une typologie des textes : son objet, dialectiquement, est le recoupement du phéno-texte et du géno-texte ; ce recoupement constitue ce qu'on appelle, à la suite des postformalistes russes et de Kristeva, un « idéologème », concept qui permet d'articuler le texte sur l'intertexte et de « le penser dans les textes de la société et de l'histoire ».

Cependant, quels que soient les concepts méthodiques ou simplement opératoires que la théorie du texte cherche à mettre au point sous le nom de sémanalyse ou d'analyse textuelle, le devenir exact de cette théorie, l'épanouissement qui la justifie, ce n'est pas telle ou telle recette d'analyse, c'est l'écriture elle-même. Que le commentaire soit lui-même un texte, voilà en somme ce qui est demandé par la théorie du texte : le sujet de l'analyse (le critique, le philologue, le savant) ne peut en effet se croire, sans mauvaise foi et bonne conscience, extérieur au langage qu'il écrit ; son extériorité n'est que toute provisoire et apparente : lui aussi est dans le langage, et il lui faut assumer son insertion, si « rigoureux » et si « objectif » qu'il se veuille, dans le triple nœud du sujet, du signifiant et de l'Autre, insertion que l'écriture (le texte) accomplit pleinement, sans recourir à l'hypocrite distance d'un métalangage fallacieux : la seule pratique que fonde la théorie du texte est le texte lui-même. On voit la conséquence : c'est en somme toute la « critique » (comme discours tenu « sur » l'œuvre) qui est périmée ; si un auteur est amené à parler d'un texte passé, ce ne peut être alors qu'en produisant lui-même un nouveau texte (en entrant dans la prolifération indifférenciée de l'intertexte) : il n'y a plus de critiques, seulement des écrivains. On peut préciser encore : de par ses principes mêmes, la théorie du texte ne peut produire que des théoriciens ou des praticiens (des écrivains), mais nullement des « spécialistes » (critiques ou professeurs) ; comme pratique, elle participe donc elle-même à la subversion des genres qu'elle étudie comme théorie.

La pratique d'une écriture textuelle est la véritable assomption de la théorie du texte : elle est donc destinée plus aux sujets-producteurs d'écriture qu'aux critiques, aux chercheurs, aux étudiants. Cette pratique (si l'on veut la différencier du simple travail du style) suppose qu'on a dépassé le niveau descriptif ou communicatif du langage, et qu'on est prêt à mettre en scène son énergie génératrice ; elle implique donc qu'on accepte un certain nombre de procédures : le recours généralisé aux distorsions anagrammatiques de l'énonciation (aux « jeux de mots »), à la polysémie, au dialogisme, ou inversement à l'écriture blanche, qui déjoue, déçoit les connotations, aux variations « irrationnelles » (invraisemblables) de la personne et du temps, à la subversion continue de la relation entre l'écriture et la lecture, entre le destinateur et le destinataire du texte. Il s'agit donc d'une pratique qui est fortement transgressive par rapport aux principales catégories qui fondent notre socialité courante : la perception, l'intellection, le signe, la grammaire et même la science.

On comprend dès lors que la théorie du texte soit « mal placée » dans le tableau actuel de la gnoséologie (mais aussi qu'elle tire sa force et son sens historique de ce déplacement) : par rapport aux sciences traditionnelles de l'œuvre, qui étaient – et sont – sciences du contenu et/ou de la lettre, elle tient du discours formaliste ; mais par rapport aux sciences formalistes (logique classique, sémiologie, esthétique), elle réintroduit dans son champ l'histoire, la société (sous forme d'intertexte) et le sujet (mais c'est un sujet clivé, déplacé sans cesse – et défait – par la présence-absence de son inconscient). La science critique postulée par cette théorie est paradoxale : ce n'est pas une science du général (science nomothétique), il n'y a pas de « modèle » du texte ; et ce n'est pas non plus une science du singulier (science idiographique), car le texte n'est jamais approprié, il se situe dans l'intercourse infinie des codes, et non au terme d'une activité « personnelle » (civilement identifiable) de l'auteur. Deux prédicats rendront compte, pour finir, de la particularité de cette science : c'est une science de la jouissance, car tout texte « textuel » (entré dans le champ de la signifiance) tend à la limite à provoquer ou à vivre la perte de conscience (l'annulation) que le sujet assume pleinement dans la jouissance érotique ; et c'est une science du devenir (de ce devenir subtil dont Nietzsche réclamait la perception par-delà la forme grossière des choses) : « [...] nous ne sommes pas assez subtils pour apercevoir l'écoulement probablement absolu du devenir ; le permanent n'existe que grâce à nos organes grossiers qui résument et ramènent les choses à des plans communs, alors que rien n'existe sous cette forme. L'arbre est à chaque instant une chose neuve, nous affirmons la forme parce que nous ne saisissons pas la subtilité d'un mouvement absolu. »

Le texte est lui aussi cet arbre dont nous devons la nomination (provisoire) à la grossièreté de nos organes.

Roland BARTHES

 

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Roland BARTHES, « TEXTE THÉORIE DU  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-du-texte/

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Bibliographie

R. Barthes, S/Z, Paris, 1970

Le Plaisir du texte, Paris, 1973

L'Aventure sémiologique, Seuil, Paris, 1985

J. Baudrillard, Pour une critique de l'économie politique du signe, Paris, 1972

J. Derrida, De la grammatologie, Paris, 1967

J. Kristeva, Σημειωτικ́η. Recherches pour une sémanalyse, Paris, 1969

Le Texte du roman, La Haye-Paris, 1970

J. Kristeva & J.-C. Coquet, « Sémanalyse », in Semiotica, no 4, 1972

J.-L. Schefer, Scénographie d'un tableau, Paris, 1968

P. Sollers, Logiques, Paris, 1968

T. Todorov, « Texte », in O. Ducrot et T. Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, 1972

F. Wahl, « Texte », ibid., Appendice.

 

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