L'homme étant un mammifère « terrestre », son champ sémantique se trouve avant tout axé sur la terre, et ses multiples aspects et intimations affectives. La terre apparaît donc bien, parmi les quatre éléments de la théorie classique, comme l'élément archétype des situations de l'homme, aussi bien que des projections antithétiques du désir humain. C'est pour cette raison que Bachelard met en garde notre imagination devant cet élément terrestre primordial qui risque, tant il s'intègre dans la familiarité de notre espèce, de « boucher » toute imagination par de brutes perceptions.
On constate, spécialement dans le contexte indo-européen, que le symbolisme de la terre, dans ses deux polarisations fondamentales nocturne (ou dionysiaque) et diurne (ou apollinienne), récapitule pour ainsi dire – du berceau à la tombe, de l'enfer à la pierre, clef de voûte du temple, de la glèbe informe au diamant taillé – toute la tradition perceptive comme tout le champ des désirs et des rêveries de l'animal terrestre qu'est l'homo sapiens. La terre est notre mère primordiale, mais elle est aussi dans ses transformations, de l'agriculture aux industries métallurgiques, le fils du génie humain, le fils que toutes les mythologies donnent à l'homme par le mystérieux accouplement avec la mère. Cette polarité incestueusement sacrée et androgyne de la terre comporte une leçon éthique : c'est que la terre monopolisée par une seule de ses valences structurales se pervertit. Perversion que la régression à un état de nature, à un paradis terrestre qui ne veut pas tenir compte de la condition laborieuse – donc mortelle et souffrante – de l'homme ; la terre qui ne serait rêvée que par l'imagination nocturne ne serait qu'un paralysant retour à l'impossible mère. Mais perversion aussi que la rêverie conquérante qui ne veut pas tenir compte des impératifs originels de l'homme terrestre, qui angélise – ou divinise – directement le labeur humain, surenchérit sur les cadences constructives et débouche final […]
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