3. Dignité du récit
La thèse était tout à fait paradoxale. D'une part, Raymond Aron ne rejetait pas expressément le modèle épistémique établi sur la relation d'un sujet à un objet : il fut l'un des premiers Français à en connaître la forme exaspérée, la phénoménologie, et il l'a indiquée à Sartre. Aussi n'écarte-t-il pas le concept d'objectivité : il se contente d'en limiter la portée. Mais, d'autre part, chacun se définissant par ses interactions avec tous les autres, il ne saurait y avoir de sujet privilégié, de « je » transcendantal. Aussi Raymond Aron échappe-t-il au mirage de la noèse. Quant au sujet concret, il se trouve à distance de soi comme à distance des autres, et pour les mêmes raisons. De là une difficulté nouvelle : comprendre les motivations et les intentions des acteurs est exigible de l'historien, qui ne peut pas écarter leur témoignage (les mémoires de Churchill, par exemple, appartiennent au domaine de l'interaction) mais doit le recevoir comme un élément d'information, susceptible de critique et d'évaluation. L'autre, qui est en question, n'a pas le caractère d'un sujet absolu, il se définit par ce qu'il dit et surtout par ce qu'il fait, mais seulement dans la perspective d'un historien dont la subjectivité consiste moins à pouvoir dire je qu'à se situer comme l'autre d'autrui.
Il est impossible de volatiliser le devenir historique : c'est en lui que le récit se constitue. Mais, immédiatement, l'histoire se propose comme un ensemble de documents, de monuments, de déclarations, interprétés dans un récit. L'homme et ses œuvres sont relégués dans un lointain inaccessible et l'immédiateté n'appartient qu'au médium, au récit et aux considérations qui l'animent et lui confèrent un sens.
Le problème est philosophique : qu'entend-on en parlant d'autrui ? La solution, dans la ligne de la critique brunschvicgienne ou du désenchantement wébérien, dérive d'un agnosticisme radical ; elle se trouve dans l'étude des interactions, c'est-à-dire dans l'histoire réfléchissante. […]
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