7. L'homme et la stratégie : Marx ou Clausewitz
Il y a aussi une nécessité dans l'évolution d'une œuvre. En 1970, Raymond Aron prononce sa leçon inaugurale au Collège de France, De la condition historique du sociologue et c'est presque un adieu à la sociologie. En revanche, il va publier un ouvrage de pure histoire, République impériale, les États-Unis dans le monde, 1945-1972 (Paris, 1972), où il introduit dans la pensée française le concept anglo-saxon d'île-continent et où, dans une deuxième partie désabusée, il médite sur l'irrationalité de conflits que les présidents successifs ne savent ni conduire ni finir. Désabusé aussi, Histoire et dialectique de la violence (Paris, 1972), où, contre un réductionnisme agressif, il énonce cette vérité méconnue que, là où il n'y a pas d'hostilités, il y a la paix.
Tout cela conduisait Raymond Aron à écrire Penser la guerre, Clausewitz (Paris, 2 vol., 1976). Lui-même s'est étonné de n'avoir pas produit plutôt un Marx. Il avait longuement médité sur Marx et il en avait dénoncé les contrefaçons dans un essai brillant, D'une sainte famille à l'autre. Essais sur les marxismes imaginaires (Paris, 1969). Mais le problème de Marx n'était pas le sien. Au contraire, un militaire capable de ne pas s'enfermer dans les questions étroites de stratégie et de tactique et toujours intéressé par l'expérience humaine tout entière devait le retenir. Le premier chapitre qui dresse le portrait de Clausewitz est un modèle d'idiologie. La première partie présente un Clausewitz très différent de celui de Liddell Hart, moins obnubilé qu'on ne croit par la montée aux extrêmes ou par la bataille d'anéantissement, sans doute fasciné par le génie napoléonien, mais en même temps sensible aux freins politiques qui permettent des guerres limitées. La deuxième partie transpose les idées de Clausewitz dans notre époque : il y a des pages savoureuses sur la substitution, opérée par la Première Guerre mondiale, de l'épuisement à l'anéantissement. Une préoccupation majeure est […]
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