Essayiste, philosophe, poète, l'Américain Emerson est tout cela à la fois sans que le rapprochement de ces trois termes parvienne à le définir. Son œuvre est à la jonction du platonisme et de la pensée chrétienne, mais elle doit son originalité essentielle à une admirable volonté de fraîcheur, à la vertu d'un regard qui se pose sur le monde avec une étonnante confiance et le transfigure au point de nous le rendre radicalement neuf. Le visionnaire se double d'un observateur aigu, à la manière de Montaigne. Très souvent les deux attitudes se fondent en une curieuse synthèse.
1. De l'unitarisme au transcendantalisme
Né à Boston d'une famille dont les ancêtres s'étaient installés dès le xviie siècle sur les rivages de la Nouvelle-Angleterre, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de pasteurs, Emerson est cette figure paradoxale dans un continent nouveau : un héritier. Encore que son intelligence renie le puritanisme, il continue d'y adhérer par les fibres de son être moral. Il a la même passion d'intégrité, le même dégoût pour les réussites vulgaires, la même hantise d'un royaume intérieur. Mais le xviiie siècle et sa philosophie des Lumières ont miné le splendide édifice. Déjà le père de Ralph Waldo était passé à l'unitarisme ; il s'était intéressé à la littérature profane, avait encouragé les arts. Le fils, très tôt orphelin, semble devoir suivre la même voie. Après avoir étudié à Harvard College, il entre à l'École de théologie de Cambridge, puis, en 1829, reçoit l'ordination. On lui confie la charge d'une des paroisses unitariennes de Boston les plus recherchées : une carrière honorable lui est promise.
Trois ans plus tard, en 1832, il renonce à ses fonctions pastorales en invoquant l'impossibilité où il se trouve de continuer à prêcher certains dogmes auxquels il ne croit plus. C'est le début d'une période féconde de réflexion et de recherche. Il découvre avec émerveillement le romantisme allemand et anglais, notamment Coleridge dont la philosophie aide sa propre pensée à se cristalliser. En 1834 il […]
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