4. Le prophète du symbolisme
Emerson est un écrivain aux vertus et aux défauts également éclatants. C'est un maître de l'épigramme, et ses ouvrages, notamment les Essais, sont constellés de formules qui se fixent impérissablement dans la mémoire. Il partage avec Franklin l'honneur d'avoir plus ajouté au patrimoine linguistique de sa race que n'importe quel autre auteur américain. En revanche, il est incapable d'une composition soutenue, même quand il en trace préalablement le cadre. Les paragraphes, les phrases même parfois, se suivent chez lui sans la moindre apparence d'enchaînement. Chaque idée tend à se refermer sur elle-même et à s'isoler de son contexte, si bien que le lecteur, avançant par saccades, doit tracer son propre cheminement. L'effort requis est considérable : Emerson ne se laisse absorber qu'à petites gorgées.
Il entre de la délibération dans cette manière d'écrire. Par défiance de l'intelligence et de ses méthodes jugées appauvrissantes, Emerson a voulu écarter les formes traditionnelles de composition. Il cherche à suggérer plus qu'à exprimer, à toucher l'imagination plus qu'à démontrer ou à convaincre. C'est pourquoi il préfère à l'argument linéaire la progression en cercles de diamètres croissants, et à l'énoncé sémantiquement clos la métaphore, par laquelle s'établissent de nouveaux rapports, plus profonds et plus vrais, entre les objets du discours. Ses meilleures pages ne sont pas celles où il débat et réfute, ni même celles où il affirme, mais celles où il apporte la révélation, à la fois délicate et éblouissante, des correspondances dont l'univers est tissé.
Ainsi la critique contemporaine a pu faire d'Emerson le prophète du symbolisme dans la littérature américaine. Son essai sur le poète, « The Poet » (Essays, Second Series), mérite d'être placé au nombre des grands manifestes du xixe siècle, entre la Défense de la poésie de Shelley (1821) et la préface donnée par Whitman à la première édition des Feuilles d'herbe (1855). Dans son célèbre discours de 1837, The American Scholar, Emerson avait appelé de ses vœux une littérature qui fût authentiquement et audacieusement nationale. Il en fut lui-même le premier artisan, avec l'inévitable mais attachante maladresse des précurseurs.
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