4. L'unicité
Une fois extrait de la gangue des idoles, des fantômes, des idées fixes qui le rendaient méconnaissable, le Moi découvre son unicité. N'étant plus réglé, dirigé, mécanisé, gouverné par l'Esprit et les innombrables formes politiques, sociales et idéologiques qui en dérivent, il retrouve son entière et pleine disponibilité. Cette reconnaissance de sa souveraineté ne le contraint aucunement à errer dans un univers vide, atome parmi les atomes que rien ne lie ni ne rapproche. C'est lorsqu'il était soumis à l'arbitraire des puissances prétendues supérieures, vivant dans un état de scission d'avec lui-même, qu'il lui était impossible de parvenir à un rapport direct avec autrui ; pour établir celui-ci, il fallait passer par l'intermédiaire de certains critères et principes imposés du dehors. Ayant pris connaissance de son unicité, le Moi retrouve sa totalité ; il redevient une unité vivante où, dans une tension dialectique constante, le créateur affronte ses créatures, c'est-à-dire ceux qui sont issus de sa volonté créatrice.
La transmutation égoïste des rapports interhumains se trouve résumée dans l'exhortation suivante de Stirner : « Sur le seuil de notre époque n'est pas gravée cette inscription apollinienne : Connais-toi toi-même, mais cette inscription : Fais-toi valoir toi-même. C'est au nom de la loi absolue de l'Esprit : « Connais-toi toi-même » que Hegel avait exigé que l'Esprit parvînt à la libre conscience de soi. » Vouloir se connaître soi-même, c'est se juger au nom d'un principe universel, c'est se jauger à une norme abstraite, c'est s'absorber dans une généralité qui rend désormais impossible toute approche de soi-même et, par voie de conséquence, des autres. « Se faire valoir », en revanche, c'est faire appel aux virtualités créatrices du Moi, c'est permettre au Moi d'édifier un univers où il rencontre les autres dans une totale indépendance.
« L'opposition ultime, celle de l'Unique contre l'Unique, précise Stirner, dépasse au fond ce qu'on appelle o […]
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