Prince et poète, Léopold Sédar Senghor a su épanouir un lyrisme heureux, et chanter, avec une inquiète passion, la toujours jeune Afrique qui se réveille après des siècles de sujétion et des millénaires d'une vie culturelle méconnue. En ces années 1950 où l'homme noir, à la croix des chemins, entre tutelle et liberté, intégration et solitude, pouvait conjurer les antagonismes par les incantations d'un humanisme inoffensif ou crier son refus à la civilisation importée, Senghor choisit une voie étroite, soumise au feu des critiques opposées : action politique intransigeante dans son dessein, réaliste et modérée dans son application ; glorification d'une race humiliée qui atteint, au-delà du ressentiment, la sérénité de l'amour qui pardonne ; poésie qui tente de conquérir une altitude où s'accordent les beautés des cultures amies.
1. Du « royaume d'enfance » au « Sahara des honneurs »
La destinée du petit Sénégalais, issu de l'ethnie sérère, qui naît en 1906 à Joal, au sud de Dakar, semble, en ses débuts, illustrer les faveurs que la métropole dispense aux sujets d'élite de ses colonies : après une enfance privilégiée, au sein d'une famille riche, catholique, encore enracinée dans la société traditionnelle, c'est l'école des pères, puis le collège de Dakar où le lycéen obtient le baccalauréat en 1928 ; « seize années d'errance » au pays des Blancs le conduisent de la khâgne du lycée Louis-le-Grand à la Sorbonne puis à l'agrégation de grammaire (c'est la première fois qu'un Africain réussit le concours) ; au professorat à Tours (1937) et à Saint-Maur (1938), interrompu par la guerre, et à deux années de captivité ; après la Libération, il occupe une chaire d'africanisme à l'école de la France d'outre-mer. Derrière ce brillant cursus honorum, profil exemplaire d'« assimilé », se cache un homme blessé qui se sent exilé et aliéné : à la recherche de son identité, il fonde, en 1934, avec quelques camarades, dont le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon Damas, L'Étudiant noir, éphémère petite revue où se forge la notion de n […]
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