3. « La parole se fait poème »
On s'étonne, d'abord, que les vers du maître de la négritude suscitent en nous mille souvenirs familiers : délicatesses mallarméennes, souffle épique du verset claudélien, ample période de Saint-John Perse... Art savant, poli, mesuré jusque dans l'expression panique, volontairement soumis à une tradition : la perfection classique de certaines pièces ne saurait s'atteindre, d'emblée, que par une « innutrition » ou une « imitation créatrice ». Poésie de grammairien et d'amateur de beau langage qui restitue aux mots leurs acceptions étymologiques, ou rappelle à l'existence les vocables morts.
Mais, dit le poète :
Je n'efface pas les pas de mes pères ni des pères de mes pères dans ma tête ouverte à vents et pillards du Nord.
Les érudites élégances du style, où se glissent et surprennent les mots sonores de la langue natale, s'asservissent à des motifs spécifiquement africains : l'enfance dans la savane :
C'est le silence alentour
Seuls bourdonnent les parfums de brousse, ruches d'abeilles rousses que domine la vibration grêle des grillons
Et tamtam voilé, la respiration au loin de la nuit,
l'aliénation du Noir en Europe et les souffrances des peuples soumis (Chaka est dédié « aux martyrs bantous » de l'Afrique du Sud) ; surtout, les splendeurs et les sortilèges de la terre africaine opposés aux froides beautés des pays blancs : dans la texture même du poème se retrouvent les antinomies qui marquent la vie et la pensée théorique de l'écrivain.
Franchis ces portiques avenants (on ne subit pas les fourches caudines d'un hermétique exotisme), mais encore extérieurs, on accède au cœur du lyrisme : un rythme monotone, régulier, souligné par des allitérations, se révèle peu à peu, issu d'un accompagnement idéal d'instruments à percussion (« Pour balafong », ou « Sur fond sonore de tamtam funèbre », précise le poète). Car « seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transforme le cuivre en or, la parole en verbe ». Musique initiatique : « Poésie, […]
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