Avec Henri Focillon (qui fut son maître et son ami), avec Erwin Panofsky et quelques rares autres, Jurgis Baltrušaitis est certainement l'un des cinq ou six historiens d'art qui marquèrent le xxe siècle. Né en 1903, fils d'un grand poète et diplomate lituanien proche de Gordon Craig, ayant (pendant un temps, bref) eu pour précepteur Boris Pasternak, lisant et parlant anglais, allemand, russe, lituanien, il écrivait en français. Après avoir fait ses études à la Sorbonne et enseigné, un moment, à l'université de Kaunas (Lituanie), il vécut le plus souvent à Paris. Ses ouvrages ont été traduits en allemand, anglais, italien, espagnol, roumain, japonais. Plusieurs expositions importantes (concernant, en particulier, les jardins, les anamorphoses, les physiognomonies animales) ont trouvé leur origine dans ses travaux. Si lui-même considérait les théories psychanalytiques avec une méfiance un peu amusée, bien des psychanalystes se sont intéressés à ses ouvrages. Jacques Lacan, en février 1964, citait Anamorphoses (1955) dans son séminaire et faisait circuler parmi les analystes une reproduction des Ambassadeurs (1533) d'Holbein, où est peinte l'anamorphose d'une tête de mort. Érudit minutieux, Jurgis Baltrušaitis refuse à la fois les théories sans analyses concrètes et les catalogues sans idées. On se souvient de la phrase de Baudelaire : « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion). » Baltrušaitis, sans doute, ne cherche pas à « glorifier » ce culte. Mais il se propose d'en faire l'histoire, étudiant les métamorphoses des formes, leurs inventions, leurs disparitions, résurgences et déplacements. Dans le sillage de l'œuvre de Focillon, il ajoute de nouveaux chapitres à l'étude de « la vie des formes ». Mais, plus qu'Henri Focillon, sans doute, il insiste sur les marges de cette vie des formes ; sur les déformations ; sur les égarements de l'esprit, de l'œil et de la main ; sur les jeux savants et les folies ; sur les fables, fictions et mythes qui interviennent parfois à […]
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