2. Une logique de l'égarement
Jurgis Baltrušaitis a donné à une seconde série d'ouvrages le titre générique Perspectives dépravées. Sans chercher à se limiter à une époque donnée, ces livres étudient les jeux savants de l'œil et de l'esprit, les manières de modifier les vues habituelles sur le monde. Ils mettent en évidence des songes scientifiques et poétiques, des fables et leurs figurations. Ils révèlent comment la raison choisit parfois de délirer et comment le calcul peut accepter de servir l'illusion. Ils décrivent « le dérèglement des règles et les règles du dérèglement ». Ils montrent les figures par lesquelles une logique de l'égarement et les divagations de la raison se manifestent. On peut opposer ici le projet de Kant, lorsqu'il étudie « l'insociable sociabilité », et celui de Jurgis Baltrušaitis. Kant veut étudier « les ruses de la raison » à l'intérieur de l'histoire politique ; Baltrušaitis expose les ruses de la folie à l'intérieur de l'histoire des formes, des légendes et des pensées. Les livres de cette série racontent comment la raison accepte de se compromettre en de singulières stratégies, parfois bien dangereuses. Jurgis Baltrušaitis aime citer la phrase écrite vers 1530 par Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim : « Il n'y a rien de plus périlleux que de folier par raison. »
Dans cette seconde série de livres, Anamorphoses (1955 ; texte profondément modifié dans chacune des éditions suivantes) est sans doute le mieux connu. Dans l'anamorphose, jeu optique permettant la déformation, la dislocation et la reconstitution d'une forme, l'œuvre tout entière de Jurgis Baltrušaitis trouve en quelque sorte son blason, son emblème et aussi son objet idéal.
Les recherches de Baltrušaitis, qui montrent l'importance d'un regard de biais sur les formes, sur l'histoire, qui partent des marges (celles d'un manuscrit enluminé, celles d'une région de diffusion des formes) pour aller vers le centre, ont à voir (de façon un peu énigmatique) avec les travaux des mathématicien […]
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