À un journaliste qui lui demandait quels étaient ses poètes préférés de l'actualité espagnole, Federico García Lorca répondit : « Il y a deux maîtres : Antonio Machado et Juan Ramón Jiménez. » C'était en 1936. Pour caractériser le second, dans une de ces reparties fulgurantes dont il avait le secret, Lorca ajoutait : « Un grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, lacéré par la réalité qui l'entoure, incroyablement mordu par des choses insignifiantes, l'oreille aux aguets du monde, véritablement ennemi de son âme merveilleuse et unique de poète. » De ce portrait l'éclairage est violent ; mais il met bien en lumière quelques traits majeurs du poète éperdu de beauté poétique que fut Juan Ramón Jiménez, l'une des plus hautes figures du lyrisme espagnol du xxe siècle. Toute son œuvre, toute son existence, tout son être épris de perfection furent au service de ce seul idéal, la poésie, à laquelle il voua comme un culte sacré : « Pour moi, la poésie, disait-il, a toujours été intimement confondue avec toute mon existence... Je considère le fait poétique comme profondément religieux ; c'est la religion immanente, sans credo absolu, que j'ai toujours professée. »
1. Un destin
On conçoit, dans cette perspective, que les avatars d'une vie n'aient que peu d'importance : « Sa vie, c'est son œuvre et vice versa », notait Max Aub. Le poète avait pensé lui-même publier ses œuvres complètes sous le titre d'ensemble Destino. Né à Moguer, dans la province andalouse de Huelva, dès son adolescence, il se nourrit de poésie et se lie avec des poètes : Salvador Rueda, Francisco Villaespesa, Rubén Darío, Valle-Inclán. En 1903-1904, il dirige une revue moderniste fameuse, Helios. En 1916, il épouse à New York Zenobia Camprubí. De 1916 à 1936, il séjourne à Madrid, où il écrit beaucoup ; il est célèbre, dirige plusieurs revues. Il aime régenter la vie littéraire. Il quitte en 1936 l'Espagne pour les États-Unis, s'installe en 1951 à Porto Rico, où il demeure jusqu'à son dernier jo […]
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