Juan Ramón Jiménez (1881-1958) distinguait trois périodes dans sa vie d'écrivain : l'époque sensitive, de 1909 jusqu'à 1915 environ ; l'époque intellectuelle, inaugurée par le Journal d'un poète nouveau marié (1916) – « début du symbolisme moderne dans la poésie espagnole » – qui prenait fin avec Chanson (1936) ; l'époque « suffisante » ou « véritable », celle des poèmes métaphysiques, Espace (1941-1954) et Dieu désiré et désirant (1948-1949).
Publiés à Madrid en 1917, les Sonnets spirituels, écrits en 1914 et 1915, parachèvent la première époque, qualifiée aussi de « romantique idéaliste ». Le poète espagnol eut lui-même conscience qu'avec ce livre une étape s'achevait : « Après les Sonnets, je vis clairement, et plusieurs critiques virent aussi, que ma vie poétique commençait de nouveau. »
1. « Sonnets intérieurs »
Le recueil comprend 55 sonnets, composés d'hendécasyllabes (vers de 11 syllabes), mètre classique venu d'Italie, introduit en Espagne au xvie siècle par les poètes Boscán et Garcilaso de la Vega. Un sonnet liminaire, « Au sonnet avec mon âme », donne le ton de la pure ferveur qui ne se démentira plus dans les poèmes suivants, distribués en trois groupes : I. Amour (19 sonnets) ; II. Amitié (18 sonnets) ; III. Recueillement (17 sonnets). L'image de la bien-aimée évoque, sous ses métamorphoses imaginaires (moments du jour, éléments de la nature), celle de Zenobia Camprubí que Jiménez avait connue en 1913, et qu'il épousa en 1916. Ici, le personnage réel est toujours transmué en une vision spirituelle, qui le déprend de tout signe distinctif pour l'exalter dans sa réalité secrète, perçue avec une acuité extrême.
Les tourments du cœur ou les éblouissements de l'esprit, alternant souvent de façon violente, sont les motifs majeurs de ce recueil, auquel le poète avait aussi pensé donner le titre de Sonnets intérieurs. L'acuité douloureuse des émotions ou les élans d'un désir toujours à vif s'exacerbent sous la contrainte qu'impose le sonnet. Le poète joue en virtuose […]
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