Après Louis Armstrong, Duke Ellington et Charlie Parker, John Coltrane est considéré par beaucoup comme l'une des figures historiques sans lesquelles le jazz eût suivi d'autres pistes, entretenu d'autres espoirs, poursuivi d'autres chimères. Les hasards et les lenteurs d'une carrière longtemps obscure, entreprise dès 1945 dans de petits orchestres de danse, ont favorisé chez lui une attitude introspective et une recherche esthétique que seul un très petit nombre de ses confrères a poussées aussi loin. Cette réflexion (en tous sens du terme) l'a conduit des formes les plus élémentaires de l'expression musicale jusqu'à ses bouleversements les plus radicaux. C'est ainsi qu'il contribua vers la fin des années cinquante, avec Sonny Rollins, à l'évolution du style bop hérité de Parker avant de le faire éclater, se révélant tour à tour comme l'initiateur, le « disciple » (le mot est de lui) et le compagnon de route des avant-gardistes du free jazz (Ornette Coleman, Albert Ayler...). Créateur « hanté », aspirant frénétiquement à un absolu qu'il savait inaccessible, il vacilla entre l'appel du sublime et la tentation du néant, pris d'un formidable vertige, en même temps qu'il apportait à la musique afro-américaine, par un singulier paradoxe, quelques-unes des certitudes qui, depuis lors, tiennent lieu de terre ferme à ses voyages.
1. La fuite en avant
William John Coltrane, dit « Trane », naît le 23 septembre 1926, à Hamlet, en Caroline du Nord. Spécialiste des saxophones ténor et soprano, c'est à l'alto qu'il commence de se produire, peu avant sa mobilisation à Hawaii. De retour à la vie civile, il travaille dans des formations de rhythm and blues comme celle de Joe Webb, irremplaçables écoles de véhémence où l'on cultive la ferveur rythmique et l'expressionnisme sonore. En 1948, il appartient à l'orchestre du célèbre Apollo de Harlem. Il va désormais se consacrer au jazz proprement dit, jouant avec Howard McGhee et Philly Joe Jones à Philadelphie, puis aux côtés de Dizzy Gillespie, en grandes et en petites f […]
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