Les sillons de l'espace où l'on navigue sans effort sont elliptiques. Qui ne le sait aujourd'hui ? Mais combien celui qui les découvrit est méconnu !
Il ne faut pas accuser trop vite l'ingratitude de l'histoire. Kepler écrivit la pièce maîtresse de son œuvre comme aucun créateur ne le fit jamais : il confia au livre imprimé les méandres de ses démarches. Il fut presque illisible. Le fruit qu'il donna à la science moderne naissante, à l'aube du xviie siècle, à savoir les admirables lois du mouvement des planètes, se détachait trop aisément, par sa communicabilité, de l'arbre touffu qui le produisait ; on garda le fruit et l'on méconnut celui à qui on le devait. Ce que Kepler légua d'autre part à la communauté savante, à la fin d'une vie de labeur acharné, n'intéressait que les techniciens de l'observation astronomique, un tout petit groupe, et il fallut longtemps pour que s'imposassent les tables numériques (Tables rudolphines) auxquelles il avait consacré tant de soin.
Sans doute, l'homme qui eut ce rôle décisif et qui marqua de son empreinte d'autres domaines de la physique fut-il reconnu par les plus grands promoteurs de la science rationnelle nouvelle, et c'est à lui que Descartes rapporte en particulier l'inspiration de sa Dioptrique. Mais il fut si bien de son temps que la mystique et la magie semblent s'être partagé son âme, pour la satisfaction de ceux qui le veulent somnambule comme pour la déception des esprits positifs.
On l'a dit, et c'est vrai : sans Kepler, le progrès de l'astronomie eût été retardé d'un siècle ; sans Kepler, il n'y aurait pas eu Newton. Ce n'est là, cependant, qu'une part de la vérité, la plus facile pour une histoire écrite à grands traits, celle, aussi, qui instruit moins. Kepler est venu dans un monde où, malgré des assauts vigoureux, la philosophie d'Aristote, appuyée sur une certaine métaphysique, conservait son autorité et où l'autonomie de la physique n'existait pas. Même pour un pionnier, si génial fût-il, l'itinéraire de dépassem […]
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