5. Les « Tables rudolphines »
Curieux destin que celui de cet homme habité de pensées si diverses. Pour confondre à l'avance ceux qui seraient tentés dans l'avenir de le tenir simplement pour un rêveur de génie, il n'a pas suffi à Kepler d'avoir remporté la victoire sur Mars au prix d'un effort technique sans précédent. Il ne lui a pas suffi encore d'enrichir, de 1615 à 1624, la mathématique calculante de quelques œuvres marquantes : la Stéréométrie des tonneaux, dont les formules, pratiques, seront un test pour le calcul intégral ; le Mille des logarithmes, heureux complément de l'œuvre de John Napier. Il se consacra aussi à la tâche la plus ingrate qui fût : celle de réexprimer dans le système de Copernic toutes les données de l'observation et de constituer des tables numériques nouvelles à l'usage des astronomes. Ces tables, Kepler les édita en 1627 à Ulm, où il avait dû se réfugier. Il les plaça encore sous le patronage de l'empereur, d'où le nom de Tables rudolphines. L'usage des logarithmes lui avait permis d'aller relativement vite en besogne. Le résultat de son labeur, fondamental pour le succès de l'astronomie nouvelle, mit plus de temps à être pris en considération : bien qu'il ait conduit à prévoir le passage de Mercure devant le Soleil le 7 novembre 1631, et celui de Vénus le 4 décembre 1639, les astronomes continuèrent pendant plusieurs décennies à utiliser les tables anciennes conjointement aux nouvelles.
Du moins, la science nouvelle avait-elle reçu de Kepler un outil indispensable, c'est-à-dire bien plus qu'un système théorique. Testament de son labeur, les Tables rudolphines disent la vérité. Faiseur d'horoscopes pour gagner sa vie, Kepler n'a vécu que dans l'unité de sa foi religieuse avec la passion de l'ordre rationnel. D'autres, sans doute, ont eu la même conviction que la nature est intelligible du fait même qu'elle est création divine. Nul, cependant, n'y a cru assez pour avoir le même courage d'entreprendre et de réaliser un ouvrage sans gloire.
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