Il « restaura la cathédrale gothique, rouvrit la grande nature fermée, inventa la mélancolie et la passion moderne. » Ce jugement de Théophile Gautier résume heureusement l'image légendaire de Chateaubriand, auteur opportun du Génie du christianisme, peintre mélodieux des rives du Meschacébé, alias Mississippi, et pionnier presque involontaire du désarroi romantique, via René et le « vague des passions ». Mais Gautier n'évoque pas ce à quoi, dans sa vie, Chateaubriand tint le plus, son personnage politique ; serviteur parfois indocile, et plus souvent insatisfait, de Bonaparte, puis des Bourbons restaurés, il sut de démissions en renvois se donner le rôle amer et savouré de l'« inutile Cassandre » (discours du 7 août 1830), de l'homme assez libre et lucide pour avertir ses propres partisans de leurs erreurs, et rejeté par eux pour cela même. Il y avait dans cette attitude un dépit d'arrivisme déçu qui ne fut étranger ni à la rédaction ni, après sa retraite définitive en 1830, à l'achèvement de ces fameux Mémoires d'outre-tombe ébauchés dès le début du siècle : monument indubitable, et œuvre sans pareille dans son mélange d'intimisme et d'épopée, de nostalgie et de sarcasme ; c'est sa vie telle que Chateaubriand a voulu la faire lire, et tous les silences, toutes les distorsions du vrai y sont concertés en vue de l'harmonie du tout. Peintre de son temps, Chateaubriand s'y montre moins fragile historien des trente premières années du siècle que de sa propre aventure, dont les zones d'ombre ne furent qu'après sa mort fouillées par l'érudition bien ou mal intentionnée. Aujourd'hui que nous connaissons Chateaubriand, homme politique et homme privé, bien mieux que ne faisaient ses contemporains, nous pouvons sur l'essentiel reprendre les définitions qu'il donnait lui-même de sa situation « entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves » (Mémoires d'outre-tombe, XLIV, viii) : entre la république et la monarchie, entre le doute et la foi, entre le souvenir et la prédiction. Lire Chateaubriand aujourd'hui c'est donc encore souvent s'enchanter d' … ]
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