Condillac n'est pas seulement l'interprète français de Locke, mais un philosophe original dont l'influence devait être décisive sur la formation de la linguistique moderne. Oublié, critiqué sommairement, lorsque la vague révolutionnaire reflue et que l'Europe retourne aux servitudes d'avant 1789, il mérite encore d'être lu et médité.
1. À la suite de Locke
Nés à Grenoble d'une famille de robe, Étienne Bonnot de Condillac et son frère, l'abbé de Mably, furent destinés à l'Église. Tous deux également se firent un nom par leurs ouvrages philosophiques. Condillac ne semble pas avoir choisi l'état ecclésiastique avec enthousiasme, mais rien ne prouve non plus qu'il ne s'y soit pas fait : sa conduite et ses œuvres manifestent une même discrétion d'apparence. En particulier, bien qu'il eût rencontré et fréquenté à Paris des hommes comme Diderot et Rousseau, il se garda bien de s'engager publiquement avec les philosophes militants et d'afficher des relations intimes avec eux. Sa vie publique fut simple : précepteur de l'infant de Parme (piètre sujet pour l'essai pratique de ses idées pédagogiques !), membre de l'Académie française, il meurt à l'abbaye de Flux (Beaugency), dont il était bénéficier.
Sa pensée partit d'une méditation des idées de Locke qu'il devait par la suite profondément modifier. Disciple fidèle de Locke dans l'Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746), il est déjà à bonne distance de son maître, dès 1754, dans le Traité des sensations.
2. La pensée et les signes
À la suite de Locke, et comme beaucoup de penseurs de son siècle, Condillac distingue les pensées qui viennent directement de nos sensations et celles qui résultent d'une élaboration des premières. Mais sa grande originalité est d'assigner au langage, non la seule fonction d'expression des pensées, mais un rôle déterminant, et pour ainsi dire exclusif, dans la formation même des idées de réflexion. Condillac échappe ainsi au problème insoluble que rencontrent d'ordinaire les sensualistes : comment prétendre que toute notre pensée est dérivée des impressions sensibles, puisqu'il faudrait supposer un « esprit » actif pour passe […]
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