3. La langue institution
Le langage est une invention purement humaine, non un don de Dieu ou de la nature. Les hommes, vivant en groupe, ont pu constater la liaison des actions avec des gestes ou des cris constants et ont établi un « langage d'action » qui a précédé le langage articulé. La substitution qui fit du langage articulé le moyen privilégié de l'expression et de la communication, à partir de l'état d'auxiliaire verbal du « langage d'action », est le résultat d'un long procès historique. Le grand mérite de Condillac est d'avoir exposé clairement des principes essentiels qui sont précisément ceux de la linguistique postsaussurienne : les signes des langues sont d'institution, et non de nature, en sorte que leur rapport avec les idées est arbitraire, c'est-à-dire sans justification dans la nature même de l'idée pensée ou de l'objet désigné. De plus, Condillac voit bien que l'acte de parole est une initiative volontaire de l'individu, mais que les règles de fonctionnement de la langue sont indépendantes des individus. L'imagination qui, dans la tradition classique, est une fonction d'exhibition de l'intelligible dans le sensible conserve encore ce rôle, mais elle n'est plus strictement une fonction consciente de la substance pensante, elle est en train de devenir le champ des forces intersubjectives et inconscientes qui soutiennent l'exercice des initiatives volontaires et conscientes des individus. Que l'influence de Condillac sur la formation de la linguistique moderne soit essentielle, cela est certain : Bréal, qui eut une influence décisive sur Ferdinand de Saussure, était très marqué par la philosophie de Condillac.
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