Si Nodier se rattache aux érudits de la Renaissance qu'il idolâtre, il n'a pas moins d'affinités avec Diderot : son encyclopédisme, le goût de l'exotisme et des voyages, sa liberté d'esprit. Romantique avec humour, préférant à tout l'école buissonnière, il en viendra tout naturellement au conte. Tantôt décrivant, tantôt imaginant ; mais il imagine même quand il décrit, il invente même quand il se souvient : monde insaisissable des réminiscences où semblent remonter, du fond de la mémoire, des vies antérieures, des amours connues ailleurs, des visages et des voix d'on ne sait où. De là au conte fantastique, il n'y a qu'un pas : il l'a franchi, moitié par hasard, moitié par curiosité, ignorant qu'il allumait ainsi sa gloire pour la postérité en même temps qu'il se livrait avec son œuvre aux dépeceurs patentés de la psychanalyse.
1. Le polygraphe
De Besançon, où il naquit quelques années avant la prise de la Bastille, à Paris, où il mourut au crépuscule du romantisme, Charles Nodier reste à maints égards un homme du xviiie siècle. Et d'abord en raison de sa précocité : en 1791 et 1792 il prononce des discours à la Société des amis de la Constitution ; en 1798, il écrit une Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes ; il projette des tragédies, ébauche des Rêveries et une fantaisie intitulée Moi-même. De 1802 à 1806, on lit de lui Les Proscrits, Le Peintre de Salzbourg, journal des émotions d'un cœur souffrant, les Essais d'un jeune barde, Les Tristes, ou Mélange tiré des tablettes d'un suicidé. Apprenti révolutionnaire auprès de son père président du Tribunal révolutionnaire, de sa mère présidente d'un club, il écrit à la gloire de Bara et de Viala, et un Temple de la Liberté en vers. Un voyage, qui lui fit connaître, à Giromagny, cette Thérèse Burtscher qui fut peut-être son premier amour véritable, le fit vivre aussi quelque temps auprès d'Euloge Schneider, le terroriste d'Alsace. Sans doute devait-il sacrifier bientôt à d'autres autels, entrer dans des sociétés secrètes contre-révolutionn […]
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