5. Vian toujours futur
Michel Gauthier a bien vu (L'Écume des jours de Boris Vian, analyse critique, 1973) que Vian infuse les techniques langagières de la poésie dans le genre romanesque ; Jacques Bens (Boris Vian, 1976) rappelle sa formation scientifique et note qu'il use des outils du mathématicien soit pour développer une idée ou une situation singulière née de l'étincelle poétique, soit, à l'inverse, en analysant cliniquement une situation ou une locution en sorte que de son observation minutieuse fulgure l'image poétique. Vian n'est pas seulement, pour notre plaisir et le sien, un étonnant manipulateur des mots ; il ne cesse de s'interroger sur la parole, l'écriture : il croit distinguer dans la sémantique générale de Korzybski une théorie de sa mise en cause du langage ; ses deux pièces les plus novatrices, L'Équarrissage et Les Bâtisseurs, et cette dernière de manière explicite, illustrent les prémisses non aristotéliciennes de Korzybski. Vian est un carrefour de toutes les formes contemporaines d'expression. Le premier, et longtemps le seul, il aura fondé le discours romanesque, la construction de ses récits, comme ses métaphores et ses jeux de langage, sur une culture (classique à l'origine) bouleversée, renouvelée, ranimée par le cinéma, le jazz, la bande dessinée, la science-fiction ; le premier, il aura su, dans la littérature, nouer le faisceau de ces genres ou modes si longtemps décriés. Il fallait que quelques esprits peu suspects d'analphabétisme ou d'infantilisme les élèvent à la dignité d'arts de plein exercice, et qu'une génération instruite dès l'enfance de ces langages neufs naisse à la lecture pour que Boris Vian soit enfin compris. Il est lu maintenant par ses personnages, qui sont des milliers.
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