2. Jouer avec la censure
Mais cet espoir, quel est-il, si mince et lancinant, autre que de conquérir, et non de retrouver – Vian ne croit pas à l'Éden – le monde de l'enfance et de l'adolescence, un monde de jeu, de joies, d'inventions qui ne coûtent rien et n'engagent à rien. Oui, les adultes, leur ordre, entourent l'enfant, le surveillent, mais l'enfant déjoue leur censure. Alain Costes (« Boris Vian et le plaisir du texte », Les Temps modernes, août-sept. 1975) imagine que Vian conte ses histoires à des enfants qui sont dans la chambre, tandis que les parents écoutent derrière la porte ; quand les parents s'apprêtent à intervenir à tel passage scabreux, aussitôt le texte dérape dans la cocasserie qui les rassure : c'est bien une histoire sans conséquence, un conte à dormir debout. Vian, bien sûr n'est pas le conteur, il est l'enfant lui-même, et l'adulte qui s'efforce d'échapper à sa propre censure. Les héros de Vian échouent d'être inaptes à supporter la déception que cause à leur narcissisme l'épreuve de la réalité adulte : toujours leur histoire se clôt sur la mort, la déchéance ou, pire que tout, insinuante, imparable, l'usure, thème fréquent chez Vian. Sa première œuvre connue : Conte de fées à l'usage des moyennes personnes (1942) est pur divertissement à l'intention de quelques amis, mais il n'est pas excessif de dire que tous ses romans se définissent par ce titre : ils ignorent les « grandes personnes », définitivement établies dans leur ordre dérisoire ; ils expriment l'adolescence que nulle morale n'ankylose, qui sent son enfance menacée dès qu'elle affronte un monde voulu rationnel où ne se voient que laideur et ruines ; à la magie, à la fête succède le cauchemar ; à la toute-puissance de l'imaginaire s'oppose la nécessité, celle de gagner sa vie, de se livrer à des travaux absurdes, inutiles, exténuants, nocifs. D'où sans doute l'exceptionnel succès, et durable, depuis le début des années 1960, des œuvres de Vian dans la tranche d'âge des quinze-vingt ans.
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