WENDERS WIM (1945- )

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Du rêve américain au retour berlinois

Au terme de cette trilogie de l'errance, alors que le jeune cinéma allemand connaît une crise due à son étroite dépendance à l'égard des subventions et des télévisions, Wenders franchit une nouvelle étape avec L'Ami américain (Der Amerikanische Freund, 1977). Les ingrédients en sont un roman de Patricia Highsmith (Ripley s'amuse), un budget très supérieur à ceux dont le cinéaste avait disposé jusque-là, mais surtout un tournage qui se déroule en partie à New York, avec des acteurs américains (Dennis Hopper, Nicholas Ray, Samuel Fuller), en partie à Paris et en Allemagne. La suite s'enchaîne comme un conte de fées : le réalisateur-producteur Francis Ford Coppola invite Wenders à venir mettre en scène à Hollywood un film, d'après un roman de série noire, avec pour personnage principal le romancier Dashiell Hammett. Tous les rêves de Wenders se cristallisent dans ce projet : l'Amérique et la mythologie du film noir, le cinéma, Hollywood, le tout autour d'un personnage réel devenu fiction. Mais très vite l'artisan indépendant se heurte aux impératifs de l'industrie : difficulté de casting, différences de conception entre le cinéaste et le studio, réécritures du script... La réalisation de Hammett durera de 1978 à 1982. Les interruptions de tournage permettent à Wenders de réaliser deux films « personnels ». Nick's Movie (Lightning over Water, 1980) est une expérience limite de l'histoire du cinéma : l'élève permet à l'un de ses maîtres, Nicholas Ray, malade d'un cancer, de mettre en scène, de jouer et de vivre à la fois sa propre mort. Autre parenthèse dans les interstices de Hammett, et naissant de cette situation même, L'État des choses (Der Stand der Dinge, 1982) décrit le tournage d'un film bientôt interrompu faute d'argent. Comme la vie de Nick Ray se défaisait sous l'œil de la caméra, ici une œuvre se décompose pour déboucher sur la mort.

L'écartèlement de Wenders entre le cinéma d'auteur à l'européenne, avec sa liberté, mais aussi ses limites économiques, et l'attrait du cinéma américain, industriel et mythique, est alors à son comble. Pourtant, après qu'il eut mis en scène à Salzbourg, en août 1982 et sans grand succès, la pièce de Handke Par les villages (Über die Dörfer), Paris, Texas (1984), au scénario duquel collabore cette fois Sam Shepard, vient concilier ces tendances contradictoires. Abandonnant ses références culturelles et cinématographiques, le cinéaste se livre enfin au plaisir du récit et filme sans intermédiaires la nature et les êtres. Désormais, l'amour est au terme du voyage. Le succès et la reconnaissance aussi, avec la palme d'or du festival de Cannes. Parallèlement, Wenders confie ses réflexions et émotions personnelles à ces journaux intimes filmés que sont Quand je m'éveille (1982), Chambre 666 (1982) et surtout Tokyo-Ga (1985), un voyage sur les traces d'un autre de ses maîtres, le cinéaste Yasujiro Ozu, à travers un Japon de plus en plus américanisé.

Ce cycle de l'errance clos, Wim Wenders éprouve la nécessité de tourner un film à et sur Berlin, ville où il vit alors et où il avait réalisé son premier long métrage. Au voyage de ses œuvres précédentes répond le cosmopolitisme de cette ville carrefour, à l'image de l'Allemagne déchirée entre l'Est et l'Ouest. Dans Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin, prix de la mise en scène au festival de Cannes 1987), nouveau fruit d'une collaboration avec Peter Handke, se croisent ainsi un comédien venu d'Amérique, un cirque venu de France et des anges descendus du ciel. Une parabole prolonge la transformation marquée par Paris, Texas : l'ange Damiel décide de devenir mortel pour connaître les sentiments humains. Dans Si loin, si proche (In Weiter Ferne so nah ! ; Faraway, so close !, 1993), Berlin est revisité après la chute du Mur. Mais la grâce qui habitait Les Ailes du désir s'est perdue en chemin. Wenders a bien du mal à trouver ses marques dans le Berlin d'après l'effondrement du bloc soviétique : le retour des anges du précédent film, esprits bienfaisants, est un plaidoyer contre la violence et pour la fraternité. Plaidoyer déjà utopique en son temps, avec sa lutte irréelle contre un monde privé de toute cohérence spirituelle mais où chacun fait prospérer son petit commerce d'armes ou de cassettes vidéo pornographiques, l [...]

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  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « WENDERS WIM (1945- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/wim-wenders/