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CARLYLE THOMAS (1795-1881)

Que Carlyle ait été tenu pour le prototype du « sage » à l'époque victorienne peut paraître paradoxal : nul n'a dénoncé avec plus de persévérance et de violence l'imposture universelle de son siècle. Pourtant, la vénération qui entoure, à la fin de sa vie, cet homme si peu conservateur qu'il rejette tout ce qui existe s'explique aisément : les uns acceptent volontiers qu'on dénonce les maux dont ils s'accommodent, à condition que les remèdes proposés relèvent d'une impossible utopie ; les autres sont reconnaissants, même à leurs adversaires, d'avoir eu l'honnêteté de décrire l'état de fait intolérable qu'ils veulent changer. C'est son « extrémisme » même qui fait de l'œuvre de Thomas Carlyle l'une des plus riches « carrières d'idées » du xixe siècle.

Survivre, se trouver

L'existence de Carlyle, si l'on excepte son mariage en 1826 avec Jane Welsh, tient tout entière en ces deux formules : survivre, se trouver. De condition modeste – son père était maçon et petit fermier – il assure sa survie par des moyens de fortune : ce sont d'abord des cours de mathématiques professés à l'école d'Annan, en Écosse, sa terre natale ; puis des traductions du français (un ouvrage scientifique et le Nouveau Christianisme de Saint-Simon en 1830), mais surtout de l'allemand (Wilhelm Meister de Goethe, 1824 ; German Romance, 1827) qui font de lui un ambassadeur de la culture germanique outre-Manche ; enfin, une série de longs articles pour diverses revues, dont le plus grand nombre est consacré à la littérature, mais où s'amorce une critique virulente de la société de son temps et s'annonce sa conception de l'histoire.

Se trouver, c'est la grande affaire de sa vie. Traduire finit par lui sembler une facilité que ses exigences de créateur le conduisent à refuser. Être le critique d'autrui fait naître en lui le désir de fournir aux autres matière à critiquer. Il veut être « une sorte d'artiste » et se désespère de n'y point parvenir. De 1822 à 1828, il tente plusieurs fois de faire la preuve de ses dons de créateur (Cruthers and Jonson, Illudo Chartis et Wotton Reinfred sont successivement mis en chantier et abandonnés). Ses efforts n'aboutissent qu'en 1833 avec Sartor Resartus (Le Tailleur retaillé), à la fois livre et critique de ce livre, étonnant mélange de roman et d'autobiographie, de réalisme satirique et d'exaltation mystique, de philosophie et de facéties, d'ironie et de gravité. Mais, par un paradoxe qui accuse moins son impuissance créatrice que la profondeur de la crise dans laquelle il se débat, cette première œuvre vraiment sienne est aussi la dernière. Après Sartor Resartus, il publie en 1837 La Révolution française, édite en volumes ses Essais (1838), consacre une brochure au Chartisme(1840), publie en 1841 On Heroes, Hero-Worship and the Heroic in History (traduit sous le titre Les Héros), recueil de six conférences faites l'année précédente à un public victorien singulièrement prosaïque, condamne résolument les scandales du capitalisme industriel dans Passé et Présent (1843), publie deux ans après les Lettres et discours d'Olivier Cromwell, s'oppose violemment dans ses Latter-Day Pamphlets aux révolutionnaires et aux réformateurs et, l'année suivante, écrit la biographie de son ami John Sterling, avant de publier, de 1858 à 1865, les six volumes de son histoire de Frédéric le Grand. À partir de 1875, il consacre ce qui lui reste de forces à faire une série de portraits des premiers rois de Norvège ainsi qu'à rédiger ses Souvenirs. Avant de mourir, il rend un douloureux hommage posthume à sa femme en rassemblant d'elle lettres et mémoires.

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Écrit par

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé d'anglais, maître assistant à l'université de Nice

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ANGLAIS (ART ET CULTURE) - Littérature

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