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TAMBOURS SUR LA DIGUE (A. Mnouchkine)

Située dans l'Orient extrême d'il y a mille ou cinq cents ans, évoquant aussi bien l'Empire du Milieu que celui du Soleil levant, Tambours sur la digue (1999) – création du théâtre du Soleil et d'Ariane Mnouchkine – a été inspiré par les récentes inondations qui ont endeuillé la Chine. Le spectacle raconte les atermoiements d'un prince dont le royaume est menacé par la crue du fleuve. Entre la capitale et la campagne, que sauver ? Ou, plutôt, que sacrifier ? Mensonges, égoïsmes, cynisme, cupidité, concussion... Arrogance des puissants et intrigues de palais... Tout trouve place ici, sur fond de raison d'État et d'industrialisation sauvage, de lutte pour le pouvoir et de paysans en révolte.

Politique et poétique, la fable se place plus que jamais sous le signe de l'Orient et de ses couleurs, avec ses costumes aux tissus splendides, ses masques de maquillages exprimant pour les uns la violence, l'innocence pour les autres. Avec, plus nettement encore, la reprise des traditions du bunraku et du nō. Le nō, c'est, dans l'espace en épure imaginé par Guy-Claude François sur le modèle de la scène où ce théâtre se joue au Japon, le rituel des entrées et des sorties ; le bunraku, ce sont les marionnettistes vêtus de noir manipulant à vue leurs marionnettes qui sont, ici, des comédiens.

Sous les yeux du spectateur, une nouvelle forme s'invente, fondée sur un art de l'acteur inédit. Poses, gestes, attitudes, tout n'est que sens et signe. Ce n'est plus par les mots que la parole passe (l'écriture, volontairement simple, est signée Hélène Cixous, auteur « maison » depuis Norodom Sihanouk). C'est par le corps, le jeu extrêmement physique des comédiens qui semblent détachés du sol, jusque dans leur hiératisme alors que l'on ne sait plus qui – de l'acteur manipulateur ou de l'acteur-marionnette – agit.

La psychologie s'efface ici, au profit d'une stylisation extrême qui confond en un même tout les mouvements et les phrasés, les déplacements et les voix – le tout en symbiose avec les sons et la musique de Jean-Jacques Lemêtre, plus que jamais présent avec tous ses instruments au bord du plateau... Sous l'effet de cette alchimie, le théâtre revêt une force singulière, portée par des images d'une magie irréelle. À la fin de la première partie, c'est le chœur des tambours tenus par des fils qui semblent suspendus au ciel ; à la fin de la seconde, le plateau qui se noie sous les eaux à la montée irrémédiable, emportant tout, hommes et choses, des poupées prenant la place des hommes-marionnettes !

On retrouve dans Tambours sur la digue la quintessence de toutes les recherches entreprises par Ariane Mnouchkine et le théâtre du Soleil depuis leur première création aux Arènes de Lutèce – c'était en 1961, avec Gengis Khan d'Henry Bauchau, un spectacle déjà placé sous le signe de l'Asie. La violence, le rythme et la richesse des péripéties, les séquences burlesques ou la parole donnée au petit peuple dans le temps d'une folle course à la mort qui unit héros et traîtres, méchants et innocents, ramènent au détour shakespearien accompli par Mnouchkine au début des années 1980. La magnificence des fards rappelle le travail sur les masques des Clowns et de L'Âge d'or mais aussi du cycle des Atrides proposé entre 1990 et 1994, dont on retrouve également la trace à travers l'omniprésence du tragique.

Et puis, bien sûr, il y a le jeu des acteurs, fruit des leçons reçues de l'Asie. Ariane Mnouchkine et sa troupe n'ont cessé de se mettre à son école, à travers les spectacles comme à travers les stages organisés régulièrement depuis douze ans à l'enseigne de l'A.R.T.A. (Association de recherche des traditions de l'acteur). Il ne s'agit pas là d'un pur souci formel, pas plus que d'un simple désir[...]

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Écrit par

  • : journaliste, responsable de la rubrique théâtrale à La Croix

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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