SAXO GRAMMATICUS (1140?-1206)

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Ce moine danois, originaire de Sjaelland, vécut à l'articulation des xiie et xiiie siècles, et servit l'archevêque Absalon dont il fut sans doute secrétaire (clericus). Il est passé à la postérité pour ses Gesta Danorum (Les Hauts Faits des Danois), histoire de son pays écrite en latin, des origines mythiques à 1220 environ, ce qui nous fournit la date probable de la rédaction définitive de l'ouvrage. Il est surnommé Grammaticus (le styliste) en raison du latin raffiné qu'il pratique. Son œuvre fait de lui l'un des très grands historiographes de la latinité médiévale, l'équivalent de l'Islandais Snorri Sturluson qui écrivit peu après lui (sinon, éventuellement, sous son influence) sa Heimskringla, et l'une des sources obligées de notre connaissance des antiquités scandinaves. Il est probable que la majeure partie de l'ouvrage était rédigée vers 1200, le Prologue et les tout derniers livres ayant été écrits en dernier lieu. La tradition manuscrite de ce texte est particulièrement complexe, la version intégrale la plus ancienne que nous en connaissions étant le livre imprimé à Paris en 1514 par les soins de l'humaniste danois Christiern Pedersen. Il n'a été traduit en danois, pour la première fois, qu'en 1575, par Anders Sørensen Vedel.

Les Gesta Danorum se composent de seize livres distribués en deux parties bien distinctes, précédées d'un Prologue. La première partie couvre neuf livres d'inégales longueurs et traite de la phase non historique du sujet. Saxo a collationné toutes les légendes, tous les mythes véhiculés par la tradition sur les origines de son pays, les hauts faits de ses premiers héros ou rois, sous forme de « romans » qui demeurent, aujourd'hui encore, d'une lecture agréable, tant est évident le talent de ce conteur-né. Dans la seconde partie, du livre X jusqu'au livre XVI, le personnage mi-historique, mi-légendaire de Haraldr Blátand servant de transition (livre X), nous entrons dans l'histoire à proprement parler, qui va de 985 à l'époque de Saxo. L'auteur entend nous prouver que son pays soutient aisément la comparaison avec toute autre nation européenne par le trésor de ses traditions héroïques et de sa glorieuse histoire. Les yeux fixés sur Virgile, il veut nous donner une Énéide danoise. Les Gesta sont donc avant tout un monument patriotique. Mais Saxo fait davantage : il saisit cette occasion pour exalter les vertus nordiques, dans le sillage d'une tradition qu'avait inaugurée, pour sa propre nation, le Got Jordanes (vie s.). Ces vertus, qu'il incarne dans le héros Starcatherus (Starkadr), sont : la virilité, l'audace, le courage, la volonté de se sacrifier pour sa patrie, la fidélité au chef, l'efficacité qui pousse à préférer les actes aux paroles et à mépriser les mœurs raffinées. L'étude de la composition, très élaborée, de l'ouvrage, montre que les neuf premiers livres des Gesta seraient à l'histoire du Danemark ce que sont les vitraux de nos cathédrales gothiques à la Bible. Ainsi, chaque livre exalte une des vertus que l'auteur tient pour majeures : force (Hadingus, qui passionna Georges Dumézil), libéralité (Frotho/Fródi), prudence (Amlethus/Hamlet), tempérance (Uffi), etc. Typologiquement, c'est plutôt une histoire religieuse de son pays que nous propose Saxo : paganisme, puis christianisation et résistances à la foi nouvelle, enfin triomphe de l'Église. L'intérêt, pour nous, est que Saxo se fonde sur des textes poétiques aujourd'hui perdus, dont il nous propose des traductions latines qui, souvent, recoupent les textes conservés par la tradition islandaise. Le tout nous est conté dans le latin tardif dit florissant qui courrait le risque d'ennuyer si Saxo n'en oubliait les contorsions chaque fois qu'il tient une bonne histoire à conter (comme les ruses de Hamlet, ou les déboires d'Odin cherchant à séduire Rinda).

Les savants modernes ont montré le parti que l'on pouvait tirer d'un pareil ouvrage. C'est que les Gesta sont également un surprenant amalgame de sources : les poèmes anciens (carmina antiqua) qui viennent d'être mentionnés, des textes islandais que nous avons perdus et toute une bibliothèque d'ouvrages classiques et bibliques, sans parler d'auteurs contemporains de Saxo qui traitaient des sujets apparentés au sien. Prodigieuse mosaïque qui limite la valeur proprement historique d'un texte qu'il faut se garder de prendre au pied de la lettre, surtout dans sa partie légendaire. Mais passé l'intérêt évident que gardent les Gesta pour l'historien (celui des religions en particulier), le philologue, l'ethnologue soucieux de reconstituer une culture, le philosophe attaché à l'étude de la mentalité religieuse des anciens Scandinaves ou, plus largement, de la vision du monde de la latinité médiévale chrétienne, cet ouvrage est assuré d'une longue survie en raison du talent déclaré de conteur de son auteur, digne devancier de H. C. Andersen ou de Johannes V. Jensen. Tant de ses thèmes et personnages (Hamlet et Starkadr en premier lieu) sont passés à la postérité que, même à leur insu, quantité d'auteurs modernes — et pas seulement scandinaves — confirment que Saxo reste le maître de l'histoire (aux deux sens de ce mot) du Nord.

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  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Régis BOYER, « SAXO GRAMMATICUS (1140?-1206) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/saxo-grammaticus/