KRIPKE SAUL (1940- )

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Logicien et philosophe américain né le 13 novembre 1940 à Bay Shore, New York.

Saul Aaron Kripke commence à travailler sur la sémantique de la logique modale dès le lycée (à Omaha, Nebraska). Il écrit à cette époque un article révolutionnaire, « A Completeness Theorem for Modal Logic », qui sera publié dans le Journal of Symbolic Logic en 1959, alors qu'il entre juste à Harvard. Diplômé en mathématiques en 1962, Kripke enseigne à Harvard jusqu'en 1968. Il élargit alors ses recherches à la logique intuitionniste, la théorie des ensembles et la théorie de la récursion transfinie. Kripke enseigne la logique et la philosophie à l'université Rockefeller de 1968 à 1976 et à Princeton de 1976 à 1998, et donne des conférences à l'université d'Oxford en 1973. En 2001, il reçoit le prix Rolf Schock en logique et philosophie, décerné par l'Académie royale des sciences de Suède. En 2003, il est nommé à l'université de la ville de New York.

Kripke change le cours de la philosophie analytique en publiant Naming and Necessity (1980, La Logique des noms propres), recueil de conférences faites à Princeton en 1970. Il fournit la première étude convaincante des concepts métaphysiques de nécessité et de possibilité, et les distingue des notions épistémologiques de connaissance a posteriori (acquise par l'expérience) et de connaissance a priori (acquise en dehors de toute expérience) ainsi que des notions linguistiques de vérité analytique (ou de raison) et de vérité synthétique (ou de fait). Kripke fait ainsi renaître la doctrine de l'essentialisme, selon laquelle les objets possèdent certaines propriétés nécessairement. Partant de ce point et de ses idées révolutionnaires sur la signification et la référence des noms propres et des noms communs dénotant des genres naturels (la chaleur, l'eau, le tigre), il soutient que certaines propositions sont nécessairement vraies mais ne peuvent être connues qu'a posteriori (par exemple « l'eau est H2O » et « la chaleur est due à l'énergie cinétique moléculaire ») et que d'autres sont vraies par contingence (dans certaines circonstances seulement) mais connues a priori. Ces arguments renversent la pensée traditionnelle, héritée de Kant, qui identifie toutes les propositions a priori comme nécessaires et toutes les propositions a posteriori comme contingentes. La Logique des noms propres a aussi de profondes conséquences sur la question de la signification linguistique et sur celle des croyances et d'autres états mentaux qui seraient en partie dus à des faits sociaux et environnementaux externes à l'individu. Selon la théorie causale de la référence de Kripke, le référent de l'usage donné d'un nom propre, tel Aristote, est transmis par une longue série d'usages antérieurs, et cette série constitue une chaîne historico-causale que l'on peut remonter, en principe, jusqu'à une application originale, ou « baptismale ». Kripke défie ainsi la théorie des descriptions, qui affirme que le référent d'un nom est l'individu qui correspond à une description définie associée, comme (dans le cas d'Aristote) le précepteur d'Alexandre le Grand. Enfin, La Logique des noms propres contribue fortement au déclin de la philosophie du langage ordinaire et des écoles associées, qui soutiennent que la philosophie n'est qu'une analyse logique du langage.

En 1975-1976, Kripke publie un ouvrage important sur la notion de vérité et le paradoxe du Menteur. Selon l'approche alors dominante, développée par le logicien polonais Alfred Tarski, ce paradoxe oblige à penser qu'un langage naturel ne contient aucun énoncé de vérité mais plutôt une hiérarchie de prédicats vraisn pour chaque entier n. La portée de chaque prédicat est réduite au sous-ensemble du langage formé par les phrases ne contenant aucun prédicat de vérité ou contenant des prédicats de vérité de niveau inférieur à n. Il s'ensuit donc que les phrases affirmant leur propre vérité ou fausseté ne peuvent être formulées et que la contradiction est évitée, mais au prix d'une certaine perte du pouvoir d'expression. Kripke développe un cadre non hiérarchique qui conserve une grande partie de la puissance expressive perdue par Tarski, sans revenir sur nombre des avantages perçus par ce dernier. Son approche repose sur certaines conditions connues à l'avance selon lesquelles un langage peut contenir ses propres énoncés de vérité et sur sa propre conception intuitive du vrai comme énoncé partiellement défini (des règles déterminent une catégorie de cas positifs auxquels l'énoncé s'applique, une catégorie de cas négatifs auxquels il ne s'applique pas et une catégorie de cas pour lesquels aucun résultat ne peut être obtenu). Si certains problèmes liés au paradoxe du Menteur demeurent non résolus, le cadre de Kripke permet de faire avancer de nombreuses réflexions.

Plus tard, Kripke rédige plusieurs articles majeurs sur la signification linguistique et l'utilisation du langage. « Speaker's Reference and Semantic Reference » (1977) explique ainsi l'écart entre le référent d'un terme tel que désigné par les conventions linguistiques et tel qu'envisagé par un locuteur dans une situation donnée. « A Puzzle About Belief » (1979) tire des conclusions surprenantes et paradoxales à partir d'applications apparemment innocentes des principes employés pour relater les croyances d'autrui et recommande la prudence aux tentatives visant à déduire une signification linguistique de l'analyse des phrases relatant les dites croyances. Dans Wittgenstein : On Rules and Private Language (1982, Règles et langage privé : introduction au paradoxe de Wittgenstein), Kripke part des considérations que Wittgenstein développe dans les Investigations philosophiques (1953) et, sceptique, se demande si la connaissance de la signification linguistique peut se réduire à la convention linguistique, ou à tout fait objectif concernant le locuteur. Si Kripke ne tire aucune conclusion sur ce point, sa discussion est largement interprétée comme un défi majeur aux tentatives visant à expliquer la signification en des termes purement naturalistes.

Penseur prolifique et résolvant des problèmes, Kripke a pourtant publié relativement peu ses travaux. Il a néanmoins transmis à ses collègues et étudiants certaines de ces idées non publiées (sur la théorie de la récursion, la vérité, la nature de la logique, l'identité de la personne, la nature ontologique des nombres, la couleur et les termes de couleurs, la présupposition, et divers paradoxes) lors de conférences et de séminaires.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

  • : professeur de philosophie à l'université de la Californie du Sud, auteur

Classification

Autres références

«  KRIPKE SAUL (1940- )  » est également traité dans :

LANGAGE PHILOSOPHIES DU

  • Écrit par 
  • Jean-Pierre COMETTI, 
  • Paul RICŒUR
  •  • 23 536 mots
  •  • 8 médias

Dans le chapitre « Les « mondes possibles » »  : […] Sur le premier point, trois auteurs ont joué un rôle décisif : Saul Kripke, David Lewis et Hilary Putnam. Les deux premiers, à partir de problèmes posés par les logiques modales, à l'égard desquelles Quine avait toujours manifesté son hostilité, ont neutralisé le veto quinien sur les notions intensionnelles – c'est-à-dire qui ne satisfont pas à toutes les propriétés énoncées dans un domaine concep […] Lire la suite

LOI, épistémologie

  • Écrit par 
  • Pierre JACOB
  •  • 6 839 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Les lois sont-elles des vérités nécessaires connaissables a priori ?  »  : […] Non seulement il existe des explications statistiques qui reposent sur des régularités statistiques non universelles, mais il existe des explications authentiques qui ne sont ni causales ni statistiques : une démonstration ou une preuve mathématique explique pourquoi un théorème est vrai (non probablement vrai) compte tenu des axiomes, sans cependant révéler ses causes. Certaines prédications et i […] Lire la suite

MODALITÉS, logique

  • Écrit par 
  • Pascal ENGEL
  •  • 7 600 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Les logiques modales contemporaines »  : […] Les fondateurs de la logique contemporaine, au début du xx e  siècle – Frege, Russell et leurs successeurs –, ignorèrent la logique modale parce qu'ils entendaient limiter le domaine de la logique à la logique extensionnelle. Le renouveau de la logique modale au xx e  siècle vint de l'application à l'étude des notions de nécessité et de possibilité des méthodes axiomatiques de la nouvelle logique […] Lire la suite

NOM

  • Écrit par 
  • Françoise ARMENGAUD
  •  • 7 080 mots

Dans le chapitre « La place des noms propres parmi les expressions à référence singulière. Les indicateurs et les descriptions définies »  : […] Les indicateurs sont les expressions comme « ici », « là-bas », « ceci », « cela », « je », « tu », démonstratifs et pronoms personnels qui, dans le contexte d'interlocution, assurent la référence singulière hic et nunc de manière essentiellement variable, c'est-à-dire directement liée à l' énonciation. Les noms propres se rapprochent, par leur fonction, des indicateurs ; ils s'en distinguent sur […] Lire la suite

VÉRITÉ

  • Écrit par 
  • Robert BLANCHÉ, 
  • Antonia SOULEZ
  •  • 10 663 mots

Dans le chapitre « Critique du renvoi à la référence externe »  : […] Il ne s'agit pas pour autant d'un régime d'acceptabilité d'où toute confrontation avec des faits aurait disparu. S'il n'y a pas de référence externe à laquelle mesurer notre accord intersubjectif, il reste les faits sans la structure desquels notre accord serait aussi empiriquement impossible que nos démarches de savant fondamentalement imprévoyantes. Cela veut dire seulement que l'« objet » d'un […] Lire la suite

Pour citer l’article

Scott SOAMES, « KRIPKE SAUL (1940- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/saul-kripke/