BOLAÑO ROBERTO (1953-2003)

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Dans une note biographique, l'écrivain chilien Roberto Bolaño précisait qu'il était né en 1953, l'année de la mort de Joseph Staline et de Dylan Thomas, comme pour souligner que son univers oscillait constamment entre l'horreur de la violence et de l'arbitraire dictatorial, et la tentation de la poésie. Ce rappel illustre également l'ouverture d'une œuvre qui, comme celle de nombreux écrivains latino−américains de cette génération, refuse de s'enfermer à l'intérieur des frontières du territoire national. La trajectoire existentielle de Roberto Bolaño reflète à son tour cette option, puisqu'il a vécu au Chili (il est né à Santiago, le 28 avril 1953), qu'il a dû quitter précipitamment après le coup d'État de 1973, au Mexique, où il a passé une grande partie de son adolescence, et, pendant plus de vingt ans, en Espagne, où il est mort le 15 juillet 2003.

Roberto Bolaño

Photographie : Roberto Bolaño

En quelques œuvres, de La Littérature nazie en Amérique (1996) à 2666 (2004), en passant par Les Détectives sauvages (1998), le romancier chilien Roberto Bolaño a donné un nouvel élan à la littérature d'Amérique latine. 

Crédits : Pilar Aymerich/ Album/ AKG-images

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L'entrée en littérature de Roberto Bolaño se fait par la poésie. Il fonde avec le poète mexicain Mario Santiago un mouvement éphémère, l'« infrarréalisme », qu'il définit lui-même comme « une sorte de Dada à la mexicaine » et qui se caractérisera surtout par la contestation de situations acquises – c'est le cas de la remise en cause du magistère d'Octavio Paz ou de Pablo Neruda. Bolaño accède d'une manière relativement tardive à la notoriété littéraire avec La Littérature nazie en Amérique (1996), un recueil de chroniques ou de courtes monographies apocryphes, évidemment inspirées par l'Histoire universelle de l'infamie de Jorge Luis Borges, et consacrées à des intellectuels ou à des notables qui se réclament idéologiquement de Hitler, Mussolini, Franco, ou d'autres autocrates du xxe siècle. Bolaño brosse des portraits qui oscillent entre le grotesque et l'horreur, tout en se livrant à une véritable orgie parodique qui englobe différents discours – parmi lesquels ceux des chroniqueurs sportifs, de la presse à sensation, du cinéma « gore » ou pornographique, de la science-fiction, etc. Ce livre, qui parle « de la misère et de la souveraineté de la pratique littéraire », avait été précédé en 1984 par Conseils d'un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, écrit en collaboration avec Antoni García Porta, et par La Patinoire, un défi aux lois du roman policier, où l'on ignore l'identité de la victime et de l'assassin, puis par Monsieur Pain (1993), qui raconte les tentatives d'un « mesmériseur » timide, Pierre Pain, dans un Paris sépulcral, pour empêcher la mort du grand poète péruvien César Vallejo. Bolaño aime à bâtir des passerelles entre ses livres, Amuleto, court roman de 1999 où violence et méditation poétique se côtoient à travers l'expérience d'une poétesse uruguayenne enfermée dans les toilettes de l'université de Mexico pendant les événements de 1968, sera « condensé » dans une des séquences des Détectives sauvages. De même, le protagoniste du chapitre final de La Littérature nazie en Amérique est le père du criminel esthète, qui est la figure centrale d'un des romans les plus réussis de Bolaño, Étoile distante (1996), situé dans le Chili du général Pinochet, cadre d'un autre roman, Nocturne du Chili (2000), réflexion à la première personne sur le pouvoir et le mal. Bolaño aboutit ainsi à ce que Celina Manzoni appelle une « vampirisation de sa propre écriture ».

En 2001, Bolaño publie un recueil de nouvelles, Des putains meurtrières. Mais son livre phare est sans conteste Les Détectives sauvages, qui lui valut plusieurs prix littéraires. Ce roman de plus de 600 pages s'ouvre et se ferme sur le journal (daté 1975-1976) d'un apprenti écrivain mexicain, Juan García Madero, à qui on propose d'intégrer un mouvement poétique, le « réalisme viscéral », avatar du « stridentisme », un mouvement d'avant−garde mexicain des années 1920. Entre les deux parties du récit de cette « éducation érotique et poétique », s'accumulent des témoignages, étalés sur vingt ans (1976-1996), concernant l'enquête menée par deux membres fondateurs du « viscéralisme » à propos d'une poétesse mystérieusement disparue, et qui les conduit aux États-Unis, en Espagne, en Afrique, en France, en Israël, etc. Le lecteur se trouve en présence d'un récit proliférant, magistralement orchestré autour d'une multiplicité de « voix » empreintes à la fois de mélancolie et d'ironie, [...]

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  • : professeur émérite à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Claude FELL, « BOLAÑO ROBERTO - (1953-2003) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roberto-bolano/